Home Contact
 

Barberousse

J'ai découvert la figure plastique de Barberousse pour la première fois dans le livre de Heinrich Heine publié en 1844 : « Allemagne. Un conte d'hiver ».

Cela commence au chapitre XIV, où Heinrich Heine se souvient de son enfance et de sa vieille nourrice, qui lui a parlé pour la première fois de Barberousse :

Elle était née dans le pays de Münster et savait une quantité d'effroyables histoires de revenants, et des contes et des ballades populaires.

...

Pour mieux écouter, je suspendais mon haleine quand la vieille baissait la voix, et d'un ton plus grave commençait à parler de Barberousse, de notre mystérieux empereur.

Elle m'assurait qu'il n'était pas mort comme les savants le prétendent, qu'il restait caché dans une montagne avec ses compagnons d'armes.

La montagne s'appelle Kiffhauser, et dans ses flancs se trouve une caverne. Des lampes illuminent d'une clarté fantastique les salles aux voûtes profondes.

La première salle est une écurie, et là on peut apercevoir mille chevaux aux caparaçons étincelants devant leur crèche.

Ils sont sellés et bridés ; pourtant pas un seul ne hennit, pas un seul ne piétine. — Ils sont immobiles comme s'ils étaient coulés en fer.

Dans la seconde salle, on voit des soldats couchés sur la paille, mille soldats, gaillards à longue barbe, aux traits fiers et belliqueux.

Ils sont armés de pied en cap ; pourtant pas un de ces braves ne remue, pas un ne bouge, ils gisent immobiles et dorment.

Dans la troisième salle sont des piles d'épées, de haches, de piques, de casques d'argent et d'acier, de vieilles armes à feu.

Peu de canons, assez pourtant pour former un trophée. Au sommet flotte un drapeau aux couleurs noire, rouge et or.

L'empereur habite la quatrième salle. Depuis bien des siècles il est assis sur la chaise de pierre, devant sa table de pierre, la tête entre ses mains.

Sa barbe, qui descend jusqu'à terre, est rouge comme le feu. Par moment il remue la paupière, d'autres fois il fronce le sourcil.

Dort-il ou médite-t-il ? c'est ce que l'on ne peut savoir. Mais quand l'heure sonnera, il secouera fortement sa léthargie séculaire.

Il saisira le fidèle drapeau et criera : « A cheval, à cheval ! »

Son peuple de cavaliers s'éveillera et se lèvera avec un bruit d'armures.

Chacun s'élance sur son cheval qui hennit et bat du pied. Ils chevauchent à travers le monde, et les trompettes résonnent.

Ils chevauchent bien et se battent bien. Ils ont fini leur sommeil. Eempereur rend une justice sevère ; il tient à punir les assassins.

Les assassins qui ont mis à mort la belle Germanie, la princesse à la blonde chevelure. — Soleil, flamme accusatrice !

Plus d'un qui se croit à l'abri, et qui rit caché dans son château, n'échappera pas à la potence, à colère de Barberousse.

Comme ils résonnent doucement à mon oreille, les contes de la vieille nourrice ! Mon cœur superstitieux chante à tue-tête : Soleil, flamme accusatrice ! »

II tombe une petite pluie fine et froide, comme des pointes d'aiguille. Les chevaux remuent tristement la queue, et pataugent dans la boue et suent.

Le postillon donne du cor. Je connais ce vieil air : « Trois cavaliers sortent de la ville. » Tout devient si vaporeux, si confus dans mon âme.

J'eus sommeil et je m'endormis; et voyez! à la fin que je me trouvai dans la montagne merveilleuse auprès de l'Empereur Barberousse.

Il n'était plus assis sur sa chaise de pierre, auprès de la table de pierre, comme une statue de pierre. Il n'avait pas non plus la mine aussi respectable qu'on se le figure ordinairement.

Il parcourait les salles en causant familièrement avec moi. Il me montrait, avec le contentement d'un antiquaire, les curiosités et les trésors de son château.

Dans la salle des armes il m'expliqua comment on se servait des massues ; il frottait avec l'hermine de son manteau quelques épées pour en ôter la rouille.

Il prit un plumeau de paon et épousseta mainte armure, maint casque, maint armet à pointe, mainte hallebarde.

Il épousseta aussi le drapeau et me dit : « Ce qui me rend le plus fier, c'est que la teigne n'a pas encore mangé la soie, et que les vers n'ont pas ncore piqué le bois. »

Et quand nous fûmes arrivés à la salle où plusieurs milliers de guerriers dormaient à plate terre, tout armés pour le combat, le bonhomme me dit en clignotant de l'œil, avec une certaine satisfaction puérile :

« Ici, il nous faut parler et marcher sans bruit, pour ne pas éveiller ces braves gens ; voilà cent années d'écoulées encore, et nous sommes aujourd'hui au jour de paie. »

Et voilà que l'empereur s'approche doucement des soldats endormis et leur met à chacun un ducat dans la poche.

Je le contemplai plein de surprise, alors il se mit à me dire en souriant : « Je leur donne à chacun un ducat pour solde tous les cent ans. »

Dans la salle où les chevaux se tenaient debout en longues et muettes rangées, l'empereur se frotta les mains; il paraissait se réjouir singulièrement.

Il comptait les chevaux un à un et leur caressait les côtes. Il comptait et recomptait ; ses lèvres s'agitaient avec inquiétude et avec hâte.

« Ce n'est pas encore le nombre juste, disait-il enfin, tout chagrin ; j'ai assez d'armes et de soldats, mais ce sont les chevaux qui manquent.

»J'ai envoyé de tous côtés des maquignons qui achètent pour moi les meilleurs chevaux ; j'en ai déjà un bon nombre.

»J'attends que le nombre soit complet, et alors je frapperai, et je délivrerai ma patrie, mon peuple allemand qui m'attend avec fidélité. »

Ainsi parla l'empereur, mais je m'écriai : Frappe, vieux compagnon ! frappe tout de suite, et si tu n'as pas assez de chevaux, prends des ânes à leur place. »

Barberousse reprit en souriant : Rien ne presse, il n'y a pas nécessité de se tant dépêcher. Rome n'a pas été bâtie dans un jour. Une bonne œuvre demande du temps.

« Ce qui ne vient pas aujourd'hui viendra sûrement demain. Ce n'est que lentement que croît le chêne, et chi va piano va sano, dit un proverbe de l'Empire romain. »

Un cahot de voiture m'éveilla; bientôt pourtant je refermai les paupières, je me rendormis et je rêvai encore de Barberousse.

Je me promenais encore avec lui par les salles sonores ; il me faisait maintes et maintes questions, et avait mille choses à me faire raconter.

Depuis bien, bien des années, depuis la guerre de Sept Ans, il n'avait pas appris la moindre nouvelle de notre monde d'en haut.

Il s'enquit de Moïse Mendelssohn, de la Karschin, il s'informa avec intérêt de la comtesse Dubarry, la maîtresse de Louis XV.

" Ô empereur ! m'écriai-je? comme tu es en retard ! Moïse Mendelssohn est mort depuis longtemps avec sa Rebecca ; Abraham, son fils, aussi est mort et enterré.

"Abraham a mis au monde avec Léa un marmot ; il s'appelle Félix, qui a fait son chemin dans la chrétienté, il est déjà maître de chapelle,

La vieille Karschin est morte ; la Klenke, sa fille, est morte aussi ; Helmine Chezy, sa petitefille, est encore en vie, à ce que je crois.

" La Dubarry a mené joyeuse vie tant que uis régna, Louis XV bien entendu ; elle était déjà vieille quand on l'a guillotinée.

« Louis XV est mort bien tranquillement dans son lit. Pour Louis XVI, il a été guillotiné avec la reine Marie-Antoinette.

« La reine Marie-Antoinette, lorsqu'on la guillotina, montra un grand courage, comme cela devait être. Mais la Dubarry se mit à pleurer et à jeter les hauts cris, quand on la guillotina. »

L'empereur arrêta tout à coup, ses pas, me regarda fixement, et dit, tout effrayé : « Pour l'amour de Dieu, qu'est-ce donc que ça, guillotiner ? »

« Guillotiner, lui expliquai-je, c'est une nouvelle méthode par laquelle on fait passer de vie à trépas les gens de toute condition.

« Dans cette nouvelle méthode on se sert aussi d'une nouvelle machine qu'inventa M. Guillotin, d'où lui vient le nom de guillotine.

" On t'attache sur une planche qui s'abaisse ; vite, on te glisse entre deux poteaux ; tout en haut est suspendu un couperet triangulaire.

" On tire une ficelle, le couperet glisse et tOmbe tout gentiment, tout gaiement. Dans cette occurrence, ta tête tombe dans un sac. »

L'empereur m'interrompit: « Tais—toi, je ne yeux rien savoir de ta machine. Dieu me préserve des inventions de ton M. Guillotin !

« Le roi et la reine ! liés ! liés sur une planche ! mais c'est contre tout respect, contre toute étiquette !

« Et toi, qui es-tu, toi qui oses me parler si familièrement ? Attends, mon garçon, je vais te rabattre un peu le caquet !

« Ma bile s'échauffe à t'entendre parler de la sorte. Ton souffle est déjà une haute trahison, ton sourire est un crime de lèse-majesté. »

Quand je vis le vieillard s'échauffer ainsi et m'invectiver sans ménagement et sans retenue, alors j'éclatai à mon tour et je laissai parler mes plus intimes pensées :

Seigneur Barberousse, lui dis-je à haute voix, tu n'es qu'un être fabuleux, un spectre du passé ; va-t'en, retourne dormir ; nous nous délivrerons blen sans toi.

« Les républicains nous riraient au nez en vpyant à notre tête un pareil fantôme avec le sceptre et la couronne ; ils nous larderaient d'épigrammes.

« Ton drapeau ne me plaît pas non plus. Les fous teutomanes, quand j'étais encore dans la Furschenschaft, m'ont gâté à tout jamais le goût e ces couleurs rouge, noire et or.

» Ce que tu as de mieux à faire, vieille ganache Impériale, c'est de rester chez toi dans ton vieux kiffhauser. — Plus je réfléchis, plus je crois que le peuple allemand peut se passer d'empereur. »

17

Je me suis querellé avec l'empereur, en rêve, bien entendu. A l'état de veille nous ne parlons pas aux princes avec autant d'indépendance.

Ce n'est qu'en rêvant, ce n'est qu'en songe idéal que l'Allemand ose leur exprimer sa franche opinion allemande, qu'il porte si profondément dans son cœur allemand.

Quand je me réveillai, nous passions près d'une forêt ; la vue des arbres effeuillés, de cette réalité nue et triste, chassa tout à fait mes rêves.

Les chênes secouaient sévèrement la tête ; leurs branches, comme autant de verges, me faisaient des signes d'avertissement, et je m'écriai : Pardonne-moi, mon empereur bien-aimé !

« Pardonne-moi, ô Barberousse, ces paroles trop promptes ! je sais que tu es plus sage que moi ; j'ai si peu de patience ! Sors bientôt, mon empereur, de ta montagne — reviens ! Reviens!

» Si la guillotine ne te plaît pas, tiens-t'en aux anciennes méthodes : l'épée pour les nobles, la corde pour les bourgeois et les vilains.

Seulement change de temps en temps, fais pendre les nobles et décapiter un peu les bourgeois et les paysans ; car nous sommes tous des créatures du bon Dieu.

» Rétablis le Code pénal, la procédure impitoyable de Charles-Quint, et divise le peuple en états, en communautés et en corporations.

» Rétablis-nous le vieux Saint-Empire romain, rends-nous toutes ces guenilles resplendissantes avec toutes leurs gentillesses vermoulues.

» Le Moyen Age, le vrai Moyen Age tel qu'il a été, je veux bien l'accepter ; mais délivre-nous de ce régime bâtard.

» De cette chevalerie en uniforme prussien, hideux mélange de superstition gothique et de moderne mensonge, qui n'est ni chair ni poisson.

»Chasse-moi cet attirail de comédiens, chasse-les de ces tréteaux où l'on parodie le passé. Viens, viens, empereur Barberousse ! »