Du Romantisme
Dans son livre "De l'Allemagne" publié en 1835, Heinrich Heine (1797-1856) explique ce qu'est le romantisme en Allemagne :
Rien autre chose que le réveil de la poésie du moyen âge, telle qu'elle se manifeste dans ses chants et dans ses œuvres de peinture et d'architecture, par ses arts et sa vie privée. Mais cette poésie avait surgi du christianisme ; c'était une fleur de la passion née du sang du Christ. Je ne sais si la fleur mélancolique que nous désignons ainsi porte en France le même nom, et si la tradition populaire lui a attribué, comme dans le Nord, cette origine mystique. C'est cette fleur, à couleurs singulières et tranchées, dans le calice de laquelle sont tracés les instruments qui servirent au martyre de Jésus-Christ, tels que le marteau, les pinces, les clous, etc., une fleur qui n'est pas absolument repoussante, mais funèbre, et dont la vue excite en nous un plaisir déchirant semblable aux sensations douces qu'on trouve dans la douleur même.
Il m'importe de faire remarquer qu'en disant christianisme je ne parle ni d'une de ses églises ni d'un sacerdoce quelconque, mais bien de la religion en elle-même, de cette religion dont les premiers dogmes renferment une condamnation de tout ce qui est chair, de sorte que non seulement elle accorde à l'esprit une suprême puissance sur la chair, mais qu'elle voudrait encore détruire celle-ci pour glorifier l'autre. Sublime et divine dans son principe, mais, hélas ! trop désintéressée pour ce monde imparfait, une pareille religion devint le plus ferme soutien des despotes qui ont su exploiter à leur profit ce rejet absolu des biens terrestres, cette naïve humilité, cette béate patience, cette céleste résignation, prêchée par les saints apôtres. Des prédicateurs moins bonaces ont surgi depuis, et dans leurs paraboles terribles, ils démontrent les difficultés pratiques et les dangers sociaux des doctrines nazaréennes : ils ne se laissent plus dégoûter du banquet de la vie par ces appels au ciel qu'on leur fait ; ils savent que la matière a aussi son bon côté, et qu'elle n'appartient pas exclusivement au diable, et ils ne repoussent plus les joies de la terre, ce beau jardin de Dieu, notre inaliénable héritage. Aussi, puisque nous comprenons maintenant si bien les conséquences de ce spiritualisme absolu, pouvons-nous croire que sa puissance sociale n'est pas loin de toucher à sa fin ; car chaque époque ressemble au sphinx qui se précipite dans le gouffre dès qu'on a deviné son énigme.
Nous n'avons toutefois nullement dessein de nier les bons effets produits en Europe par le dogme catholique. Ç'a été une réaction nécessaire et bienfaisante contre le terrible et colossal matérialisme qui s'était développé dans l'empire romain, et qui menaçait de détruire toute la magnificence intellectuelle de l'homme. Ainsi que les mémoires graveleux du dernier siècle peuvent servir de pièces justificatives à la révolution française ; ainsi que le terrorisme d'un comité de salut public peut sembler une médication nécessaire à ceux qui ont lu les confessions des grands seigneurs français depuis la régence : ainsi on reconnaît la vertu curative du spiritualisme ascétique quand on a jeté les yeux sur les écrits de Pétrone et d'Apulée, livres qu'on peut regarder aussi comme les pièces justificatives du christianisme. La chair était devenue si effrontée dans ce monde de l'empire romain, qu'il fallait tous les aiguillons de la discipline chrétienne pour la morigéner. Après un repas comme celui de Trimalcion, il fallait une diète comme celle du christianisme.
Ou bien, comme les voluptueux vieillards qui excitent à coups de fouet leur corps engourdi, la vieille Rome énervée voulut peut-être chercher sous les déchirements de l'ascétisme monacal ces jouissances raffinées que produit la torture, et le plaisir qu'on trouve au sein de la douleur ?
Fâcheuse surexcitation ! Elle ravit au grand corps romain ses dernières forces. Rome ne périt pas par sa séparation en deux empires. Au Bosphore comme au Tibre, Rome fut dévorée par le même spiritualisme judaïque ; et en Asie comme en Europe, l'histoire romaine, dans sa marche lente vers un même but, fut une agonie qui dura plusieurs siècles. Le lion de Juda démembré, en gratifiant les Romains de son spiritualisme, a-t-il peut-être voulu se venger de l'ennemi vainqueur, comme fit jadis le centaure mourant qui légua astucieusement au fils de Jupiter la robe teinte de son propre sang, qui lui fut si fatale ? Et vraiment Rome, l'Hercule des peuples, fut si puissamment consumée par le poison juif, que son casque et son armure tombèrent de ses membres affaissés, et que sa grande voix impériale qui dominait dans les batailles, s'affaiblit et se changea en humbles murmures de patenôtres et en cadences de castrats.
Mais ce qui énerve le vieillard fortifie l'adolescent. Ce spiritualisme influa heureusement sur les peuples transmigrants du Nord. Ces corps de barbares, trop vigoureux et trop chargés de sang, furent modifiés par l'esprit chrétien, et la civilisation européenne commença. Ç'a été une belle et une sainte mission du christianisme. En civilisant l'Europe, l'Eglise catholique acquit les droits les plus fondés à notre respect et à notre admiration. Par des institutions larges et pleines de génie, elle a su mettre un frein à la bestialité des barbares du Nord, et elle a su maîtriser la matière brutale. — Les œuvres des arts du moyen âge nous retracent cet assujettissement de la matière par l'esprit, et c'est là souvent uniquement leur mission. On pourrait facilement classer les compositions épiques de ce temps d'après le degré de cet assujettissement.
Il ne saurait être ici question des poésies lyriques et dramatiques, car les dernières n'existaient pas, et les premières se ressemblent aussi fort, dans tous les siècles, que le chant des rossignols se ressemble à chaque printemps.
Bien que la poésie épique du moyen âge soit divisée en poésie sacrée et en poésie profane, ces deux branches étaient entièrement chrétiennes par leur essence et leur allure ; car si la poésie sacrée s'occupait exclusivement du peuple juif, qui passait pour le seul peuple saint, et de son histoire seule sainte aussi ; si elle chantait les héros de l'Ancien et du Nouveau Testament, les légendes, en un mot l'Eglise : néanmoins toute la vie du temps, avec ses contemplations chrétiennes et son mouvement religieux, se réfléchissait dans la poésie profane. La fleur de la poésie sacrée dans l'Allemagne du moyen âge est peut-être Barlaam et Josaphat, poème dans lequel la doctrine de l'abnégation, de l'abstinence, de la renonciation et du mépris de toutes les joies humaines, est poussée jusque dans ses dernières conséquences. Ensuite on peut citer le cantique de louanges sur saint Hannon, comme le meilleur de ce genre de poésies ; mais celui-ci entre un peu plus avant dans les choses terrestres. Il diffère du premier à peu près comme une image de saint byzantine diffère d'une image gothique. Ainsi que dans les tableaux byzantins, nous trouvons dans Barlaam et Josaphat la plus extrême simplicité ; point d'accessoires enjolivés ; les longs corps maigres semblables à des statues, et les figures d'un sérieux idéal, ressortent vigoureusement comme s'ils étaient peints sur ces fonds d'or mat qui décoraient les églises de l'empire d'Orient. Dans le cantique sur saint Hannon, les accessoires sont l'affaire principale comme dans les tableaux gothiques ; et en dépit de la disposition grandiose, les détails sont traités d'une manière vétilleuse ; enfin on ne sait si c'est la conception d'un géant ott l'œuvre patiente d'un nain, qu'on admire.
Les poésies évangéliques d'Ottfried, qu'on a coutume de vanter comme le chef-d'œuvre de la poésie sacrée, sont loin d'être aussi remarquables que les deux morceaux que je viens de citer. Dans la poésie profane, nous trouvons d'abord, d'après la marche que j'ai indiquée, la série de légendes des Nibelungen et le Livre des Héros. Là règne encore toute la façon de sentir et de penser qui précéda le christianisme dans la Germanie ; là la force brutale ne s'est pas encore mitigée jusqu'à la chevalerie ; là s'offrent encore, comme des images de pierre, les rudes champions du Nord ; et la tendre lumière et le souffle adoucissant du christianisme ne pénètrent pas encore sous les armures de fer. Mais le jour commence à poindre dans les vieilles forêts germaines : les vieilles idoles s'ébranlent, et on aperçoit une arène déblayée qui se forme, où le chrétien commence à combattre le gentil. Nous en trouvons les traces dans les légendes de Charlemagne, où l'on sent un reflet des croisades et de leur esprit. Bientôt se développe du spiritualisme chrétien et de son influence l'apparition la plus particulière du moyen âge, la chevalerie, qui arrive à son apogée en se revêtant d'un caractère sacerdotal comme nous le voyons dans les ordres à la fois militaires et religieux. La chevalerie mondaine se trouve célébrée dans les légendes du roi Arthus, où règnent la plus douce galanterie, la courtoisie la plus raffinée et le goût le plus décidé des combats et des aventures. Du milieu des riantes et folles arabesques, des fleurs fantastiques et des chimères de ces poèmes, trois belles figures nous saluent : ce sont le précieux Ivain, l'excellent Lancelot du Lac et le vaillant, le galant, l'honnête, mais un peu ennuyeux Vigalois. Auprès de ces légendes, nous en trouvons une qui leur tient de près, la légende du saint Graal, où l'on exalte la chevalerie religieuse et ecclésiastique ; et là se présentent à nous trois des épopées les plus grandioses du moyen âge, le Titurel, le Parcival et le Lohengrin. Ici nous nous trouvons face à face avec la poésie romantique ; nous plongeons profondément nos regards dans ses grands yeux mélancoliques ; elle nous environne, sans que nous nous en apercevions, de ses filets scolastiques, et elle nous entraîne dans les profondeurs du mysticisme de cette époque. Enfin nous trouvons des poésies de ce vieux temps qui ne sont pas vouées absolument au spiritualisme chrétien, dans lesquelles il est même frondé, où le poète secoue les chaînes des abstractions de la vertu chrétienne, et ce n'est pas précisément le plus mauvais poète qui nous a laissé le principal ouvrage écrit dans cette direction, le poème de Tristan et Yseulte. Je dois même dire que Gottfried de Strasbourg, l'auteur de cette charmante épopée d'amour, est peut-être le plus grand poète du moyen âge, et qu'il surpasse les belles inventions de Wolfram de Eschilbach, que nous admirons dans le Parcival et dans les fragments du Titurel. Peut-être est-il permis aujourd'hui de louer et de priser sans réserve ce bon maître Gottfried. Dans son temps, on l'a certainement tenu pour un impie, et son livre pour une œuvre dangereuse ; et, en effet, il y a jeté des choses qui font réfléchir. Francesca de Rimini et son bel ami payèrent chèrement le plaisir qu'ils eurent un jour de lire un pareil livre ensemble ; — il est vrai que le plus grand danger consista en ce qu'ils cessèrent tout d'un coup de le lire.
Dans toutes ces compositions du moyen âge, la poésie a un caractère décidé qui la distingue de la poésie des Grecs et des Romains. Pour marquer cette différence, nous nommons celle-ci la poésie classique, et l'autre la poésie romantique. Mais ces dénominations ne sont que des rubriques vagues, et ont conduit jusqu'à ce jour à un désordre d'idées qui croît encore, depuis qu'on nomme la poésie des anciens plastique, au lieu de classique. C'est là surtout qu'on donne lieu à des méprises. D'abord, les artistes doivent toujours travailler leur sujet d'une façon plastique : que le sujet soit païen ou chrétien, ils doivent le présenter sous des contours clairs ; bref, la forme plastique doit se retrouver dans l'art moderne et romantique, comme dans l'art antique, et en être la qualité principale. Les figures de la Divine Comédie du Dante, ou celles des tableaux de Raphaël, ne sont-elles pas aussi plastiques que celles de Virgile ou des murs d'Herculanum ? La différence consiste en ce que les figures plastiques, dans l'antiquité, sont entièrement identiques à ce qu'elles doivent représenter, à l'idée que l'artiste veut reproduire. Par exemple, la vie errante d'Odysseus ne signifie rien autre chose, sinon la vie errante de l'homme qui était fils de Laertès, mari de Pénélopéia, et qui se nommait Odysseus ; le Bacchus que nous voyons au Louvre n'est rien autre chose que l'aimable fils de Sémélé, les yeux remplis d'une mélancolie audacieuse, et une divine volupté répandue sur les lèvres mollement arrondies. Il en est autrement dans l'art romantique : là, les vains pèlerinages d'un chevalier ont en outre une signification ésotérique ; ils indiquent peut-être les vains pèlerinages de la vie ; le dragon qui est vaincu est le péché ; l'amandier qui répand de loin ses parfums sur les voyageurs, c'est la Trinité, Dieu le père, Dieu le Fils et le Saint-Esprit, qui font un tout, comme la noix, l'écorce et le noyau forment une seule amande. Quand Homère peint l'armure de son héros, ce n'est rien autre chose qu'une bonne armure qui vaut tant et tant de bœufs ; mais quand un moine du moyen âge décrit le vêtement de la mère de Dieu, on peut s'en fier à lui : sous ces habits divers, il a imaginé autant de vertus, un sens particulier est caché sous cette sainte enveloppe de la Vierge immaculée, qui, son fils étant le noyau de l'amande, est chantée fort raisonnablement sous le nom de la fleur d'amandier. C'est là le caractère de la poésie du moyen âge que nous nommons romantique. L'art classique avait à reproduire une forme déterminée, le réel, et ses images pouvaient s'identifier avec l'idée de l'artiste ; l'art romantique avait à représenter, ou plutôt à indiquer l'infini et des choses tout intellectuelles, et il était obligé de puiser ses moyens dans un système de symboles traditionnels, (de belles paraboles semblables à celles que le Christ s’employait pour rendre le spiritualisme de ses idées. De là le caractère mystique, énigmatique et merveilleux qui règne dans les œuvres d'art du moyen âge ; l'imagination y fait des efforts incroyables pour rendre, par des images matérielles, ce qui est purement intellectuel ; elle invente les folies les plus gigantesques, elle entasse Ossa sur Pélion, le Parcival sur le Titurel, pour atteindre jusqu'au ciel. Chez les peuples où la poésie s'efforce également de représenter l'infini, et où se présentent aussi d'immenses conceptions fantastiques, comme chez les Scandinaves et chez les Indiens, nous trouvons des compositions véritablement romantiques, et auxquelles nous sommes forcés de donner ce nom.
Quant à la musique du moyen âge, il serait difficile d'en parler avec quelques développements. Les documents nous manquent. Ce n'est que tard, dans le xvie siècle, que parurent les chefs-d'œuvre de musique d'église des maîtres renommés, dont on ne saurait faire trop de cas dans leur genre ; car ils expriment avec une pureté admirable le spiritualisme qui est l'essence de l'église chrétienne.
Les arts de la mémoire, qui sont spiritualistes de leur nature, durent fleurir à l'ombre du christianisme ; mais cette religion était moins avantageuse aux arts du dessin ; car, comme ils devaient nous représenter la victoire de l'esprit sur la matière, et n'employer cette matière que comme un moyen de reproduction, ils eurent à combattre un obstacle difficile. Ainsi naquirent, dans la peinture et dans la sculpture, ces effroyables thèmes, ces images de martyre, ces crucifiements, ces saints expirants, toutes ces choses enfin qui peignent la destruction de la dépouille matérielle. Ce fut un véritable martyre de la sculpture ; et chaque fois que j'ai vu ces effigies décomposées où l'abstinence chrétienne et le mépris des sens sont caractérisés par des têtes pieuses et frêles, par de longs bras minces et décharnés, par des jambes amaigries, par des corps douloureusement abattus, je n'ai pu me défendre d'une compassion infinie pour les artistes de cet âge. Les peintres, il est vrai, étaient un peu plus à leur aise, car le matériel de leurs moyens de reproduire, la couleur dans ses jets insaisissables, dans ses chatoiements merveilleux, ne résistait pas si lourdement au spiritualisme que la pierre, le marbre et tous les matériaux des sculpteurs. Cependant les peintres furent bien forcés aussi de charger de repoussantes et douloureuses figures leurs toiles qui en gémissaient. En vérité, lorsque l'on contemple certaines collections de tableaux, et qu'on n'y voit que des scènes de sang, des instruments de torture et des supplices, on est tenté de croire que ces vieux maîtres de la peinture ont passé leur vie à travailler pour la galerie d'un bourreau !
Mais le génie de l'homme est puissant. Ainsi un grand nombre de peintres surmonta tous ces obstacles, et les Italiens surtout sacrifièrent à la beauté, quelquefois aux dépens du spiritualisme, pour s'élever à cet idéal qui atteint à sa perfection dans beaucoup d'images de madones. En général, quand il s'agissait de la Vierge, l'église catholique a toujours fait quelques concessions au sensualisme. Cette image, d'une beauté sans tache et sans souillure, et qui cependant est ornée de la radieuse auréole dont s'environnent l'amour et la douleur maternelles, eut toujours le privilège d'être illustrée par les poètes et par les peintres, et embellie par eux de tous les charmes terrestres. En effet, cette image était vraiment faite pour attirer la multitude dans le giron du christianisme. La vierge Marie était la dame châtelaine de l'église catholique, et qui attirait et retenait les chevaliers du Nord par son doux et céleste sourire.
L'architecture avait, au moyen âge, le même caractère que les autres arts, comme en général alors toutes les manifestations de la vie s'harmonisaient entre elles d'une façon merveilleuse. Dans l'architecture de ces temps se révèle, comme dans la poésie, une tendance symbolique. Quand nous pénétrons aujourd'hui dans une vieille cathédrale, nous soupçonnons à peine le sens ésotérique de ce symbole de pierre. L'effet général de cette masse agit seulement sur notre âme. Nous sentons confusément l'élévation de l'esprit et la mortification de la chair. La disposition de ce dôme est une croix creusée, et nous errons dans l'instrument même du martyre ; les vitraux coloriés, versent sur nous des flots de lumière verte et rouge comme le pus des plaies et le sang qui en découle ; les chants funéraires frappent nos oreilles ; sous nos pieds sont des tombes et la pourriture ; et, ainsi dirigé, l'esprit s'élève dans les airs le long des piliers colossaux, se débarrassant avec effort de son cadavre, qu'il laisse sur le sol, comme un vêtement qui le fatigue. Quand on les examine du dehors, ces cathédrales gothiques, ces édifices immenses d'une forme si fine, si transparente, si aérienne, qu'ils semblent découpés et nous paraissent des dentelles de Brabant exécutées en marbre, alors seulement on sent bien la puissance de ces temps qui savaient assouplir la pierre, l'animer d'une vie de fantôme, et faire exprimer à cette matière, la plus dure de toutes, tous les élans du spiritualisme chrétien.
Mais les arts ne sont que le miroir de la vie humaine ; et, quand le catholicisme faiblit dans le monde réel, il pâlit et s'éteignit aussi dans les arts. Au temps de la réformation, la poésie catholique disparut subitement de l'Europe ; et, à sa place, nous voyons ressusciter la poésie grecque, qui reposait depuis tant de siècles dans le tombeau. Sans doute, ce n'était qu'un printemps factice, une Œuvre de jardinier, et non pas du soleil ; les arbustes et les fleurs ne croissaient que dans des vases étroits, et un ciel de verre les préservait du froid et du vent du nord. Dans l'histoire du monde, un événement n'est pas toujours d'une façon directe le résultat d'un autre, et les événements influent plutôt les uns sur les autres par intermittence. Ce ne fut pas des savants grecs qui émigrèrent de notre côté après la conquête de Byzance que nous vint l'amour de la Grèce et l'envie générale de l'imiter ; ce fut plutôt parce que, dans l'art comme dans la vie réelle, le protestantisme se produisait en même temps. Léon X, ce somptueux Médicis, était un protestant aussi zélé que Luther ; et, de même qu'à Wittemberg on protestait en prose latine, à Rome on protestait en pierre, en couleurs et en octaves rimées. Les énergiques images de maître Michel Angelo, les riantes figures de nymphes de Giulio Romano et l'ivresse voluptueuse, la joie de vivre qui règne dans les vers de Messer Ludovico Ariosto, n'est-ce pas là une opposition protestante au vieux, sombre et morose catholicisme ? La polémique que soutinrent les peintres de l'Italie contre le sacerdotisme exerça plus d'influence que celle des théologiens saxons. La chair florissante qui brille sur les tableaux du Titien n'est que le protestantisme, et les reins de ses Vénus sont des thèses plus concluantes que celles qui furent affichées par le hardi moine allemand sur la porte de l'église de Wittemberg. On eût dit alors que les hommes s'étaient sentis tout à coup délivrés des liens qui les garrottaient depuis plusieurs milliers d'ans ; les artistes surtout respiraient librement, comme si le cauchemar ascétique avait cessé de peser sur leur poitrine ; ils se précipitèrent avec enthousiasme dans la riante mer de la poésie grecque, de l'écume de laquelle naissaient de nouveau pour eux les plus belles déesses. Les peintres représentèrent de nouveau les joies que répand l'ambroisie dans l'Olympe ; les sculpteurs firent sortir, comme jadis, les vieux héros de leurs blocs de marbre; les poètes chantèrent encore la maison d'Atrée et de Laïus : alors commença la nouvelle période classique.
Ainsi qu'en France, sous Louis XIV, la vie moderne reçut son perfectionnement accompli, la nouvelle poésie classique atteignit à un haut degré de perfection, et en quelque sorte à une originalité réelle. Par l'influence politique du grand roi, la nouvelle poésie classique française se répandit dans le reste de l'Europe. Dans l'Italie, où elle était déjà indigène, elle reçut un coloris français ; les héros de la tragédie française vinrent aussi en Espagne avec le duc d'Anjou ; ils passèrent ensuite en Angleterre avec madame Henriette ; et nous autres Allemands, il va sans dire que nous bâtîmes à l'Olympe poudré de Versailles nos temples insipides. Le plus célèbre pontife de ces faux dieux fut Gottched, cette grande perruque de l'ancien temps, que notre célèbre Goethe a si bien dépeint dans ses Mémoires.