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De l'anarchisme

Ci-dessous 4 articles de Jean Jaurès (1859-1914) député socialiste à l'assemblée nationale de 1885 à 1889, de 1893 à 1898 et de 1902 à 1914 :

Article du 21 décembre 1893 publié dans La Petite République.

Je voudrais oublier un moment les basses habiletés des partis qui essaient d'exploiter contre le socialisme l'attentat du Palais-Bourbon1 et essayer de définir exactement l'anarchisme. Comprendre est notre premier devoir ; c'est aussi, pour les hommes, le vrai moyen de salut.

Sur une doctrine et un parti qui va ou que l'on dit aller de Bakounine et d'Élysée Reclus à Ravachol, il est malaisé de porter un jugement d'ensemble. L'anarchisme procède d'un principe un ; mais les manifestations en sont multiples et souvent contradictoires.

Le principe, c'est que l'individu humain, comme tel, a seul une valeur absolue. L'individualité humaine est à elle-même son but, sa règle, sa loi. Toute loi extérieure à l'individu est tyrannique, déprimante mauvaise. De là, comme conséquence sociale, le droit de l'individu humain à la pleine liberté, à la vie complète et expansive, la satisfaction intégrale de tous les besoins, y compris ces besoins individuels souvent taxés de caprices par la moralité abstraite, qui substitue une humanité de convention la réalité infiniment diverse des individus.

Soit, voilà qui paraît simple et qui, à certains égards mêmes, est noble et vrai. Ce n'est pas nous qui nous plaindrons de l'essor donné aux facultés individuelles : là est la vie.

Mais d'emblée, devant l'anarchisme une difficulté surgit cette liberté absolue du développement, chaque individu humain doit-il la réclamer simplement pour lui-même, ou pour tous les individus humains ? Dans le premier cas, ce serait l'affirmation du plus monstrueux égoïsme, l'oppression sans merci du faible par le fort, c'est-à-dire l'anarchie bourgeoise, telle qu'elle se pratique dans nos sociétés, sous la loi suprême du laisser-faire.

Cette conception-là, cette anarchie-là, les hauts théoriciens de l'anarchisme, comme Bakounine, et Kropotkine, la repoussent absolument : ils la laissent à M. Leroy-Baulieu et à M. Yves Guyot.

Mais alors, comment obtenir que le développement libre de toutes les individualités humaines se produise sans qu'il y ait entre elles choc ? Cela n'est point possible dans la société actuelle où tous les intérêts sont antagonistes. Donc il faut d'abord renverser la société actuelle où les individus ne peuvent s'abandonner à leurs impulsions propres sans se heurter et se blesser les uns les autres. Il faut instituer une société nouvelle où tous les intérêts seront si bien solidaires et si naturellement harmoniques que tout individu, en se développant selon ses inclinations, sera sûr de respecter la liberté des autres. Donc il faut une révolution sociale et une organisation sociale nouvelle pour que l'anarchie soit possible et légitime.

Voilà la pensée maîtresse de Bakounine et de Kropotkine ; voilà ce qui permet à Bakounine de s'appeler lui-même, le plus souvent, socialiste révolutionnaire. Voilà pourquoi aussi Kropotkine, notamment dans son livre sur la « Conquête du pain », développe avant tout un système communiste.

Il est bien clair, en effet, que, pour que chaque individu soit absolument libre, il faut d'abord que, dans son travail, il ne dépende pas d'un autre individu. Il faut, dès lors, que les moyens de production soient la propriété commune et qu'ils soient mis par la communauté à la disposition des individus. Or, c'est là le collectivisme. Mais cela ne suffit point, selon les théoriciens anarchistes. Il faut que le travail cesse d'être une nécessité pour devenir une liberté. Il faut que l'homme ne travaille plus pour subsister, mais librement, à son heure, à son gré, pour exercer ses facultés. Ainsi, selon le noble rêve formulé par Schiller, tout travail sera un jeu, tout homme sera libre comme l'est la pensée de l'artiste, toute vie sera une œuvre d'art, c'est-à-dire de joie et de liberté.

Mais pour que cela soit possible, il ne suffit pas que les moyens de production soient à la disposition de tout homme : il faut encore que les moyens de consommations et de jouissance soient aussi à la disposition de tout individu ; et il faut qu'ils soient assez abondants pour que les fantaisies de chaque individu puissent être rassasiées sans dommage pour les autres. Ce n'est plus le collectivisme qui ne socialise que les moyens de production et qui mesure la puissance de consommation de chacun par la quantité de travail fournie par lui. C'est le communisme et un communisme dans lequel la puissance de la production serait telle que l'humanité, rien que par le travail volontaire, produirait surabondamment, pour tous les besoins de tous les organismes humains.

Ainsi toute occasion de lutte serait supprimée entre les hommes, et le péché disparaîtrait, car toute tentation de péché aurait disparu.

C'est le Paradis avec son innocence et son abondance, avec son innocence résultant de son abondance : mais le paradis non plus concédé à l'homme par un don précaire de Dieu ou un sourire fugitif de la nature, mais créé par l'homme même, par la solidarité humaine d'où jaillirait avec une inépuisable richesse, une inépuisable liberté.

Voilà la conception philosophique et sociale de l'anarchisme théorique.

Je ne dirai point : C'est une utopie ; car c'est là un mot dont on abuse bien souvent contre nous-mêmes socialistes. Pourtant le caractère utopique est ici évident. Car ce que nous demandons nous socialistes c'est-à-dire l'appropriation collective des moyens de production, est réalisable. Nul ne le conteste. Nos ennemis disent que ce serait funeste, ruineux, oppressif. Ils ne disent point, ils ne peuvent pas dire qu'il est impossible dans l'état actuel du travail de socialiser les moyens de production.

Au contraire, il ne dépend pas des hommes que demain la puissance technique de l'humanité, soit suffisante pour satisfaire à tous les besoins humains avec la seule quantité de travail fournie par les hommes à titre de jeu. Cela se réalisera peut-être et cela est l'idéal, mais il ne dépend pas absolument des volontés humaines que cette puissance technique grandisse selon une progression déterminée.

Mais encore une fois, là n'est pas notre dissentiment avec les théoriciens anarchistes ; car, d'une part, des partis tournés vers l'avenir ne peuvent marquer avec une netteté tranchante la limite de l'utopie et de l'idéal réalisable ; d'autre part, le rêve même, s'il prolonge le regard dans l'avenir incertain, ne fausse pas nécessairement la vision de la réalité immédiate et prochaine. Il constitue souvent un « au-delà » qui n'altère pas les lignes plus rapprochées.

Le dissentiment ne tient pas non plus au souci de l'individu qu'ont les anarchistes : car ce souci nous l'avons comme eux. Si nous voulons réaliser l'ordre socialiste, c'est pour que toutes les individualités humaines puissent se mouvoir et se développer en toute liberté ; pour nous aussi, l'individu est la fin suprême ; nous aussi nous voulons que dans la propriété socialement organisée, il ait toute l'initiative compatible avec l'initiative des autres. Nous n'entendons ni l'enchaîner dans une réglementation arbitraire, ni le soumettre à je ne sais quels directeurs de conscience ; et quand les conditions économiques générales du bonheur commun auront été réalisées, il n'y aura de bonheur vrai, profond, intime que pour ceux qui sauront assimiler à leur nature individuelle, les éléments de joie collective.

Nous souscrivons très bien à ces profondes paroles de Bakounine : « Les individus sont insaisissables par la pensée, par la réflexion, même par la parole humaine, qui n'est capable d'exprimer que des abstractions. » Et nous n'entendons pas instituer une fabrique de bonheur : nous entendons organiser le monde social, de telle sorte que chacun puisse s'y créer sans obstacle son propre bonheur.

Non, ce qui nous sépare des théoriciens anarchistes, c'est que, par la plus enfantine et la plus funeste des contradictions, ils renient l'idée d'organisation et l'idée d'évolution après les avoir supposées et invoquées.

Ils supposent l'organisation puisque, selon eux-mêmes, l'anarchie harmonique des individus ne sera possible que dans un ordre social d'où la propriété capitaliste aura été définitivement extirpée. Or, pour abolir le régime capitaliste et pour en prévenir la reconstitution, il faut évidemment un mouvement concerté des volontés humaines, une institution permanente, un statut fondamental.

Dès lors, pourquoi combattent-ils le socialisme, qui en groupant le prolétariat, lui donne peu à peu la force de créer l'ordre social nouveau ? Et puique la liberté des individus suppose, d'après eux-mêmes, certain ordre social consenti par tous, puisque la solidarité est, de leur propre aveu, la condition même de la liberté, pourquoi veulent-ils substituer l'action individuelle qui peut être égoïste et criminelle à l'action collective et réglée du prolétariat ? Cette action commune, concertée et publique de tous les travailleurs est, dans l'ordre social actuel, l'anticipation de cette solidarité humaine qui, dans l'ordre social futur, sera, selon les anarchistes, la base nécessaire des libertés individuelles.

Ils proclament eux-mêmes que la pleine liberté individuelle n'est possible pour tous, innocente, légitime, que dans un milieu social nouveau, créé et maintenu par une volonté commune ; et, oubliant tout à coup cette proposition fondamentale, sans laquelle ils ne seraient que de vulgaires économistes, ils donnent, dès maintenant, pleine licence à toutes les libertés, même à celles qui, perverties par le milieu social actuel, peuvent être monstrueusement égoïstes et criminelles.

En un mot, ils avaient pour formule : « l'organisation préalable de la solidarité humaine permettra le libre jeu de toutes les activités individuelles » et ils laissent tomber la première partie de cette formule : la solidarité. Ils oublient que selon leur propre doctrine, avant de laisser l'homme à ses inspirations individuelles, il faut, d'un effort universel, assainir le milieu social qui le corrompt et ils déchaînent, en dehors de toute organisation, des volontés qui peuvent résumer d'avance toutes les noblesses de l'avenir mais qui peuvent contenir aussi toutes les bassesses et tous les cabotinages du présent, ou toutes les férocités du passé.

De même qu'ils oublient et répudient, après l'avoir supposée, l'organisation, ils oublient et répudient, après l'avoir supposée, la loi d'évolution.

Économiquement, selon eux, l'anarchisme suppose le communisme et ce communisme, assez productif pour suffire à tous les besoins, suppose la production concentrée et, scientifique, c'est-àdire au moins comme transition, le régime collectiviste.

Mais l'appropriation collective des moyens de production n'est possible elle-même que dans une période déterminée de l'histoire, qu'à un moment déterminé de l'évolution économique. Voilà donc l'idée anarchiste qui est, de l'aveu même de ses théoriciens, surbordonnée au mouvement économique, à l'évolution des conditions générales de la propriété et du travail. Mais cette loi d'évolution à peine acceptée, ils l'oublient et la rejettent : car si elle est réelle, et si on tient le compte qu'il en faut tenir, il en résulte deux choses.

Il en résulte d'abord qu'il faut grouper, comme le veut le socialisme international, tous les hommes qui souffrent de l'ordre économique actuel, de façon à aider au mouvement universel des choses par un mouvement humain, universel aussi. Il en résulte encore que la société actuelle n'est pas une sorte d'incarnation diabolique du mal absolu que l'on peut combattre par les procédés les plus sauvages de destruction : elle n'est pas cette sorte de Satan qu'imagine la mythologie anarchiste mal déguisée en athéisme, elle est une forme transitoire qui contient en même temps que des vices organiques mortels, les éléments d'une forme sociale nouvelle.

C'est donc à dégager, à organiser, à fortifier ces éléments que doit s'appliquer l'action humaine. L'organisation capitaliste en se développant travaille à sa propre ruine, car elle prépare l'union des prolétaires souffrants et spoliés. Elle contient donc déjà les forces d'avenir qui la remplaceront ; et pour la détruire il faut, non pas se rejeter vers le passé, pratiquer de nouveau par un instinct rétrograde le mépris de la vie humaine, mais au contraire organiser la solidarité grandissante des travailleurs qui aboutira à la plus noble et la plus humaine des révolutions.

Et quand nous, socialistes, nous réprouvons les attentats, quand nous condamnons le moi humain s'affirmant par le crime, nous ne faisons pas, comme nous en accusent les plus perfides adversaires, je ne sais quelle lâche concession à la conscience commune ; nous sommes simplement fidèles jusqu'au bout à la logique de notre idée, à la logique de notre conscience.

1 Le 9 décembre 1893 l'anarchiste Vaillant avait jeté une bombe dans l'hémicycle du Palais-Bourbon. Vaillant fut condamné à mort et exécuté.]

Article du 20 février 1894 publié dans La Dépêche de Toulouse.

Les discussions sur le monopole de l'importation des blés que nous demandons pour l'État dans l'intérêt commun des cultivateurs et des ouvriers est commencée. J'attendrai quelle soit terminée pour la résumer ici et en tirer les conclusions.

Je voudrais dire un mot aujourd'hui de la bombe de l'hôtel Terminus. Millerand avait, bien avant ce nouvel attentat, répondu au Figaro qui nous demandait perfidement de désavouer « la propagande par le fait », comme si nous ne l'avions pas déjà désavouée.

Nous n'attendons pas, pour condamner énergiquement ces tristes pratiques, que des attentats se commettent et émeuvent l'opinion. Dans notre propagande socialiste, nous ne cessons pas un seul jour de mettre les travailleurs en garde contre les conseils de l'anarchisme qui ne peut que retarder leur émancipation et faire le jeu de toutes les réactions coalisées.

Et j'ajoute que les socialistes seuls pourraient empêcher le peuple souffrant de s'abandonner à la folie anarchiste, si jamais il en était sérieusement tenté. Est-ce qu'on s'imagine qu'on détournera ceux qui souffrent des folles et criminelles violences en leur disant que l'ordre social actuel est le meilleur possible ? Ils savent bien que non, eux qui en portent tout le poids ; et les prédicateurs hypocrites qui essaieraient par de mielleuses paroles de leur dissimuler le mal social soulèveraient de dégoût la conscience populaire, et perdraient par là même toute autorité.

Non ! nous, nous tenons aux travailleurs opprimés un langage à la fois très net et très efficace. Nous n'essayons pas de leur cacher les vices et les misères de la société présente : l'homme dont on voile la plaie souffre-t-il moins ?

Mais nous leur disons deux choses. Nous leur disons d'abord qu'aucun homme n'a le droit de s'instituer ainsi le juge des autres hommes et de porter contre ses semblables une sentence de mort. Je ne parle pas de ceux qui tuent ou par convoitise ou par animosité personnelle ; ceux-là sont purement et simplement, de quelque nom qu'ils se parent, des assassins. Mais je parle des fanatiques, comme Vaillant, comme Henry, comme d'autres encore, hantés peut-être à cette heure, dans l'ombre, d'un rêve sanglant, qui s'imaginent qu'au nom d'une idée, et pour le triomphe de leur cause, ils ont le droit de détruire.

A ceux-là on peut poser une question décisive : Sont-ils bien sûrs, avant de frapper, qu'ils sont innocents eux-mêmes et désintéressés ? Sont-ils sûrs de n'avoir pas contribué, par des fautes personnelles, à ce désordre social dont ils prennent la revanche sur d'autres hommes ? Ont-ils toujours été, eux, humains et justes ? Ont-ils toujours été agissants ? Ont-ils essayé de travailler de bonne foi à la rénovation sociale avant de recourir au meurtre ?

Surtout au moment même où ils frappent, ne cèdent-ils pas à je ne sais quelle tentation malsaine de gloriole et de bruit ? Peuvent-ils s'affirmer à eux-mêmes que dans leur acte il n'entre aucune arrière-pensée personnelle ? Non, aucun homme ne peut ainsi sonder jusqu'au fond sa propre conscience, et, puisque l'homme est incapable de se juger lui-même, il n'a pas le droit, sous sa seule inspiration, de juger et de frapper d'autres hommes.

Voilà ce que nous disons partout, non pas, encore une fois, pour ceux qui, sous le nom d'anarchistes, ne sont en réalité que des voleurs ou des meurtriers, mais pour ceux qu'une idée fausse, poussée jusqu'à l'absolu, peut entraîner jusqu'au crime.

Et nous ajoutons devant les travailleurs que ce qui est mauvais, c'est l'organisation sociale actuelle et non pas les bénéficiaires de cette organisation. Si l'ouvrier devenait capitaliste, il serait aussi, dur, à l'occasion, que peut l'être le capitaliste le plus rigoureux. En tout cas, c'est avec une parfaite sérénité qu'il accumulerait les dividendes. Il ne faut donc pas haïr ou menacer tel homme : c'est injuste, et puis c'est inutile ; car, celui-là disparu, un autre prendra sa place dans le même cadre, je veux dire dans le même privilège social. Non, ce qu'il faut, c'est que tous les spoliés, tous les opprimés de la société actuelle, travaillent d'un effort collectif et persévérant à l'avènement d'une société nouvelle.

Au demeurant, il est une chose qui me rassure, et, qui me fait croire que cette triste épidémie anarchiste passera vite, qu'elle n'entamera pas en tout cas le peuple socialiste, c'est qu'en réalité elle ne sort pas du peuple même et n'est pas propagée par lui. Vaillant lui-même, quoi qu'il eût été un ouvrier manuel, se prenait pour un savant, pour un penseur, pour un poète ; et, le jeune anarchiste de l'hôtel Terminus est un sectaire compliqué et bizarre qui ne devait guère comprendre le peuple et que le peuple ne comprend pas.

Avec quelques points de plus, il eût été polytechnicien et il fût devenu sans doute rapidement un de ces mathématiciens maniaques qui épuisent leur cerveau en d'étranges problèmes. Il était spirite pratiquant, et il rimait des vers médiocres sur Dieu, sur le ciel, sur l'harmonie universelle, tout en préparant sa bombe. C'est bien là un effet du déséquilibre de la société bourgeoise finissante : le peuple, socialiste, qui s'organise pour la conquête du pouvoir politique et économique a bien plus de simplicité militante et de robuste bon sens.

L'organisation préserve les travailleurs du délire de l'orgueil : chaque ouvrier ne se considère pas soi-même comme une victime exceptionnelle qui a droit à exercer des représailles exceptionnelles : il souffre avec sa classe et comme elle, et il prépare, en organisant sa classe tout entière l'émancipation générale des travailleurs.

Aussi, lorsque le gouvernement essaie d'utiliser les attentats anarchistes pour arrêter le mouvement socialiste et frapper les organisations, il commet, s'il est de bonne foi, une monstrueuse aberration, et, s'il est de mauvaise foi, un véritable crime.

Les bombes sont lancées, par des ratés de la société bourgeoise, et c'est le peuple que le pouvoir veut frapper.

Misérable tactique et misérable contradiction !

Article du 21 juillet 1893 publié dans La Petite République.

Je viens de lire avec soin le livre de Sébastien Faure, sur la Douleur universelle, avec préface d'Émile Gautier. Quand le prolétariat sera partout organisé pour la lutte, quand tous les travailleurs de l'usine et de la terre comprendront qu'il est temps qu'ils produisent pour eux-mêmes et non pour autrui, quand le régime capitaliste sera décidément acculé à la ruine par son propre développement, et, par la force organisée du peuple, quand nous ne serons plus séparés que par un léger effort de la Révolution sociale, il pourra être agréable de discuter avec nos contradicteurs sur la loi, la liberté, l'évolution. Les finesses dialectiques où se complaît l'anarchisme peuvent faire passer une agréable après-midi ; mais peut-être à l'heure précise où nous sommes, en pleine misère et en plein combat, le prolétariat ne peut-il perdre, en des jeux d'idéologie, la moindre parcelle de sa force de pensée et d'action.

J'ai été surpris, je l'avoue, de quelques-uns des reproches que nous adressent nos contradicteurs. Comment M. Émile Gautier peut-il dire que la sollicitude du socialisme ne s'étend pas à tous les hommes, que nous ne prenons garde qu'aux souffrances des exploités et que nous ne savons pas voir ou que nous n'osons pas dire les douleurs des exploiteurs eux-mêmes ? Mais vraiement, c'est un de nos lieux communs.

Nous sommes convaincus que les privilégiés trouvent moins de joie aujourd'hui dans leur privilège qu'ils n'en trouveraient dans une société d'hommes égaux et libres. Nous sommes convaincus que la possession du grand capital, comme jadis la possession du pouvoir tyrannique dans les orageuses cités grecques, est un terrible fardeau ou de souci ou d'ennui, ou de crainte. En tout cas, l'insolence du pouvoir et l'égoïsme de classe resserrent si étroitement, chez les capitalistes, la libre sympathie humaine, qu'ils n'ont qu'une très médiocre part des joies auxquelles l'homme peut prétendre.

Il nous est donc permis de les plaindre tout en les combattant. Mais est-ce d'eux que nous devons attendre l'effort de libération et de salut ? Ils sont des prisonniers qui ne veulent pas être délivrés, des malades qui ne veulent pas être guéris ! Le prolétariat, au contraire, a conscience de sa servitude et de sa misère, et c'est pourquoi nous faisons appel à lui comme à la classe libératrice : en se délivrant lui-même, il délivrera ses geôliers, qui sont, eux aussi, mais sans s'en douter, des captifs.

Aussi bien M. Émile Gautier, tout, en reprochant aux socialistes « de s'acoquiner à la conquête du capital », reconnaît que c'est là peut être « la première étape ». Cela nous suffit. Nous n'avons pas la prétention d'arrêter après nous et de fixer l'éternel mouvement des choses. Après l'évolution de la propriété capitaliste, toutes les forces de la nature et de l'humanité évolueront encore en des transformations sans fin : nous n'interdisons à personne de prolonger ou d'élargir en de vastes rêves d'outre-Révolution, notre idéal immédiat de justice sociale. Mais nous savons que nous n'avons à vivre qu'une vie d'homme, et c'est l'œuvre d'homme que nous voulons faire. Délivrer le travail de la domination du capital est déjà une besogne assez rude, et je plains ceux qui, s'isolant dans un songe orgueilleux, n'ont que dédain pour l'effort acharné de la génération présente.

Pourtant M. Sébastien Faure reconnaît que ce qui caractérise la société d'aujourd'hui, c'est l'existence de deux classes, la classe des capitalistes et la classe des salariés. Or, qu'est-ce à dire ? S'il y a une classe opprimée et exploitée, tous les individus de cette classe souffrent d'un même mal : ils ont donc, tous et individuellement, le même intérêt à abolir des institutions malfaisantes. Cette politique de classe que M. Sébastien Faure nous reproche exprime l'accord spontané d'innombrables volontés individuelles. Comment, dès lors, sans manquer à son propre idéal d'harmonie autonome, peut-il nous la reprocher ?

Je n'ai pas le temps de discuter ici, en un article, la philosophie libertaire, mais je ne connais pas de conception plus artificielle, plus abstraite, plus scolastique, de la réalité et de la vie. M. Sébastien Faure s'imagine qu'il croit à l'évolution, et, par la contradiction la plus singulière, il refuse au peuple le droit de se servir, pour préparer un milieu social nouveau, de tous les éléments que lui fournit le milieu actuel. Il reprend contre le suffrage universel, les faciles et superficielles railleries des bourgeois censitaires. Il se demande en quoi le boucher, le boulanger, l'épicier du coin peuvent avoir compétence quand il s'agit de régler la société tout entière. M. Sébastien Faure s'imagine-t-il donc que c'est par des volontés expresses et des idées claires que se fait le mouvement du monde ? Pour agir, par le suffrage universel, il n'est pas nécessaire que les hommes soient des compétences. Il suffit qu'ils soient des forces. Ils ont des besoins, des instincts, des souffrances, des désirs, des affections et des colères ; et toutes ces puissances, toutes ces tendances, ou se contrarient ou se combinent : seuls, survivent les désirs et les rêves qui sont d'accord avec la réalité, c'est-à-dire avec les conditions immédiates ou prochaines de la production, c'est-à-dire de la vie. Il est donc puéril de demander à chacune des forces individuelles qui luttent, qui se débattent, qui s'efforcent dans l'immense mouvement humain, d'avoir une compréhension lumineuse du tout. Tant mieux si elles l'ont, et il faut nous y efforcer ! Mais même ignorantes, même aveugles, elles font leur œuvre par cela seul qu'elles vivent, souffrent et désirent, et que leur vie même retentit immédiatement sur le pouvoir. C'est la gloire de l'homme d'amener le plus possible à la clarté de la conscience et de l'idée le mouvement profond des sociétés, mais si les claires formules et les intélligences lucides peuvent accélérer et ordonner le mouvement, elles ne le créent pas.

Trève donc des plaisanteries faciles sur les comités électoraux, sur l'emphase des meetings et la monotonie des ordres du jour ! Hé ! oui, puisqu'il faut agir, puisqu'en agissant nous pouvons avancer peut-être de plusieurs générations l'heure de la délivrance nous acceptons, nous recherchons toutes les formes de l'action que nous fournit la société présente. Et quant aux délicats qui nous raillent, ou ils renonceront à toute action et s'enfermeront en quelque solitude parfumée, ou il faudra bien qu'eux aussi, ils empruntent à ce qui est, les moyens d'agir. M. Sébastien Faure peut railler tant qu'il voudra la cuisine électorale. Je lui répondrai en raillant cette horrible cuisine à littérature qu'est aujourd'hui le métier d'éditeur. Il est infiniment probable qu'il a dû, pour publier son livre, mettre en mouvement le mécanisme capitaliste. On a beau s'abstraire et s'isoler : même pour fuir ce qui est, il faut prendre point d'appui sur ce qui est ; même pour sauter au-dessus du sol, il faut s'appuyer sur le sol. Cuisine électorale ou cuisine livresque, c'est tout un pour les délicats. Assez de ces subtilités vaines et de ces chicanes ! et agissons, c'est-à-dire organisons le prolétariat pour la conquête du pouvoir.

Article du 5 juin 1897 publié dans La Petite République.

Les théoriciens anarchistes publient depuis quelques années de nombreux ouvrages, qu'il est de l'intérêt des socialistes de lire avec soin ; car nous devons perpétuellement éprouver nos idées contre la libre critique de l'esprit humain, sous toutes ses formes.

C'est sous le titre l'Individu et la Société que Jean Grave vient de faire paraître un nouveau livre. Je ne veux pas en discuter aujourd'hui le principe même ; un article de journal n'y suffirait pas. Je n'en veux retenir que quelques affirmations essentielles.

Et tout d'abord, il est évident que Jean Grave est rebuté par les excès d'individualisme où s'est complu maintes fois l'anarchisme. Il dénonce d'abord ceux qu'on a appelés les littérateurs de l'anarchie, les dilettantes du moi, pour qui l'affirmation de l'individu n'est que l'affirmation de leur individu. « Les idées de domination se font également jour chez beaucoup d'artistes, de littérateurs qui clament contre « le philistin », contre « le bourgeois », contre le règne de l'argent, mais au fond ont un égal dédain « de la vile multitude » dont la raison d'être selon eux, serait de peiner et suer pour « le sel de la terre » qu'ils ont la prétention d'être. »

Et après avoir exécuté les artistes du Moi, Jean Grave en attaque les philosophes.

« On a combattu l'État, l'entité-Société, on a réclamé la liberté d'évolution pour l'individu ; mais aussitôt, certains se sont mis à élever l'entité-individu ! Autre non-sens qui, en proclamant pour l'être humain l'autonomie la plus complète, les faisait raisonner comme si cet être, cet individu, existait seul en l'univers, armé par conséquent de tous les droits, de toutes les possibilités, n'ayant à tenir compte d'aucun autre être, ni des droits et possibilités de ces autres êtres. »

Et il ajoute ces lignes remarquables : « Cette façon d'envisager l'individu sous forme d'entité ramène, quand on pousse le raisonnement jusqu'en ses conclusions logiques, à l'antagonisme social que l'on veut détruire avec l'organisation sociale actuelle. »

Voilà donc Jean Grave conduit à constater, comme tous les socialistes, la parenté, la concordance finale non pas certes de l'anarchisme en son ensemble, mais de l'anarchisme ultra-individualiste avec l'économisme bourgeois.

Où est donc la différence qui subsiste entre la philosophie de Jean Grave et la conception fondamentale des socialistes ? Il signale l'inefficacité de ce qu'on appelle « les réformes » mais ce n'est point là ce qui le peut séparer de nous, car le socialisme proclame que la société actuelle est un tout, qu'elle procède toute entière du principe capitaliste, et qu'on ne peut la corriger vraiment qu 'en transformant ce principe même.

Il proclame que les « réformes » ne peuvent avoir qu'un objet et qu'un effet, c'est d'accroître la liberté d'action et la force de combat du prolétariat en vue d'un changement social systématique.

Et en ce sens, je souscris pleinement aux paroles suivantes. « Quand las de courir après les réformes illusoires, ceux qui ont déjà compris que l'état social devait être transformé, se seront rendu compte que c'est en son ensemble qu'il doit être changé et non en ses parties si on veut en modifier les effets, il se sera alors créé un état d'esprit favorable à la Révolution, la moindre des circonstances suffira à la faire éclater. »

Ici, je le répète, Jean Grave ne fait que formuler à son tour ce qui est la pensée maîtresse du socialisme tout entier.

Mais nous nous séparerions énergiquement de lui s'il prétendait attendre, immobile, l'heure où des déceptions accumulées sortirait une révolution sociale. Car nous croyons que c'est par une action continue, par l'éducation incessante des cerveaux, par le groupement de toutes les forces exploitées que doit être préparé l'avenir. Mais c'est justement là la préoccupation dominante de Jean Grave. Il proteste contre la superstition de ceux qui conçoivent la révolution sociale comme un coup de théâtre.

Il ne veut pas qu'on compte sur une sorte de développement mécanique, sur la marche irrésistible des événements. Non, c'est sur les individus, sur leur initiative, sur leur raison affranchie, sur leur volonté fortifiée qu'il compte pour la grande transformation économique, et c'est un effort quotidien de propagande, d'intelligence et de vouloir qu'il demande aux hommes.

Il ne suffirait pas qu'un coup de force ou de surprise jetât bas l'organisation actuelle. Il faut que les hommes soient préparés à se mouvoir dans l'ordre nouveau, à y concilier la liberté et la solidarité. La Révolution ne pourra être que l'aboutissement d'innombrables efforts individuels longuement continués. Et voici ce qu'écrit Jean Grave :

« Aujourd'hui est le fils d'hier, comme demain sera le fils de l'heure présente. Ce n'est que par notre inaptitude à embrasser tous les faits qu'il semble y avoir hiatus en l'évolution humaine. Les révolutions ne font que consacrer l'ordre des choses qui est déjà dans les esprits, sinon en les faits. La plupart des changements de mœurs qu'elles semblent inaugurer étaient déjà de coutume courante en les relations individuelles. Elles ne font disparaître que la dernière entrave, en jetant bas du pouvoir ce qui est un obstacle à leur extension. »

Et il répète que la Révolution espérée ne sera pas l'œuvre d'un jour, qu'il y faudra plusieurs générations. On sent que plutôt que de subir une Révolution hâtive, brusquée par une minorité audacieuse et s'imposant d'autorité à une foule passive, Jean Grave aimerait mieux l'ajourner d'un demi-siècle. De là la passion des anarchistes de son école pour la propagande doctrinale qui forme des cerveaux. De là aussi l'affection que des anarchistes comme Bancel témoignent à cette heure aux groupements ouvriers, aux syndicats, aux coopératives.

Ils y voient d'abord un moyen d'éducation et ensuite un essai de ces libres associations qui doivent, selon eux, empêcher la société transformée de se figer sous une bureaucratie d'État.

Et ce n'est certes pas cette double préoccupation que nous reprocherons à Jean Grave et à Bancel. Oui, il faut préparer, pour la société nouvelle, le plus possible de valeurs individuelles, d'énergies et de fiertés personnelles : il faut ouvrir et illuminer les cerveaux. Oui, il faut aider aux groupements ouvriers, car ils sont les organes par lesquels le prolétariat affranchi pourra saisir et administrer la richesse sociale, sans que toutes les activités soients pliées de haut à une consigne bureaucratique. Mais en attendant la Révolution sociale du seul développement des individus ou des associations, les anarchistes sont dupes d'une illusion singulière.

Il est impossible que la plupart des individus s'élèvent au-dessus du milieu économique où ils vivent. Et c'est attendre un miracle qu'espérer que, dans le régime capitaliste, la plupart des hommes sauront se faire d'avance un cerveau libre, une conscience socialiste. Il faut donc, pour transformer les hommes, transformer le milieu, et pour transformer le régime économique il faut que le prolétariat soit toujours prêt à s'emparer du pouvoir. Il faut qu'il se mêle à la bataille politique, pour conquérir le pouvoir, et transformer les conditions économiques qui réagissent sur les cerveaux.

C'est donc par la triple action de l'individu développant son énergie pensante, des groupes ouvriers s'essayant à la solidarité libre et du prolétariat, organisé comme un parti de classe et marchant à la conquête du pouvoir, que l'humanité sera affranchie. Dédaigner un seul de ces moyens d'action, c'est mutiler la classe ouvrière, c'est frapper de paralysie partielle l'humanité en marche ; c'est manquer à une partie de notre tâche et de notre devoir.