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La cité jardin

Dans son livre « Quand les cathédrales étaient blanches » publié en 1935, Le Corbusier (1887-1965) explique le grand gaspillage de la cité jardin :

(exposé à Chicago)

... «  La mesure de nos actes est donnée par la journée solaire de vingt-quatre heures. »

L'argument fondamental capable d'appuyer devant le public américain mes propositions de réforme architecturale et de réorganisation des villes est précisément que notre journée solaire a été malmenée. Que par suite d'incurie, et par la voracité insatiable de l'argent, des initiatives néfastes ont été prises en matière urbaine. Le travail, l'immense développement des villes — n'est conduit que par le profit, contre le bien des hommes. Le retournement de cette situation fausse peut seul apporter les joies essentielles. C'est à l'intérieur de la journée solaire de vingt-quatre heures que l'équilibre doit régner, qu'un nouvel équilibre doit être instauré. Hors de cela, point de salut !

J'exprime par un cercle (fig. 1) la journée solaire d'aujourd'hui, en U.S.A., comme en Europe d'ailleurs.

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Ce premier secteur de huit heures (A) représente le sommeil. Demain, et chaque jour, la journée sera neuve et fraîche. En (B), c'est une heure et demie perdue dans les T.C.R.P. — les métros, les trains, les bus, les tramways. En (C) huit heures de travail représentent aujourd'hui la participafron de chacun à la production nécessaire. En (D), de nouveau de la T.C.R.P., temps gâché. Pour solde (E) les cinq heures nocturnes de loisirs : table familiale, vie à l'intérieur de la coquille de l'escargot --le logis. Quel logis ? Voulez-vous me dire quand, dans cette journéee réglée, cette journée qui est l'année, les années et toute la vie, quand l'homme, cet animal physique, charpenté, couvert de muscles, animé par un circuit sanguin, traversé d'un réseau nerveux, alimenté par un système respiratoire -- quand cet être vivant de sa mécanique subtile et délicate, peut faire de sa propre machine ce qu'on l'oblige à faire de toutes les machines : le nettoyage, l'entretien, la réparation ? Jamais. Point de temps pour cela ! Point de lieux prévus pour cela ! Dites-moi aussi quand cet être organisé depuis des millénaires sur la loi du soleil, dites-moi quand et où il offrira sa carcasse blême aux rayons régénérateurs ? Tel une plante dans une cave ; il vit dans l'ombre. Que respire-t-il ? Vous le savez ! Qu'entend-il ? Vous connaissez le tumulte épuisant des villes d'aujourd'hui. Ses nerfs ? Eh bien ! ils se détraquent et ne se reconstituent jamais.

Je dessine (fig. 2) le contour indécis qui renferme la région urbaine. Au centre (M) est la cité — les affaires. Les industries, ateliers ou usine ? Elles sont par dedans, ou autour, dans la bêtise du désordre et de l'imprévision. Cette région urbaine est un réservoir immense ; elle contient deux, trois, cinq, sept, dix millions de créatures ! Son diamètre est de 20, de 30, de 50, de 100 kilomètres. Vous autres, Américains, vous battez tous les records : les régions urbaines de New York ou de Chicago ont 100 kilomètres de diamètre ! Quelle dispersion ; pourquoi ? Quelle frénésie rejetant des millions d'êtres si loin les uns des autres ? Pourquoi ? C'est que ces êtres poursuivent un rêve chimérique ; celui de la liberté individuelle. Parce que l'atrocité des grandes villes est telle qu'un instinct de salut pousse chacun à fuir, à se sauver, à poursuivre la chimère de la solitude. — La revendication fondamentale : la liberté. Ils sont des millions qui veulent ainsi fouler à nouveau de leurs pieds l'herbe verte de la machine nature ; qui veulent voir le ciel, nuages et azur ; qui veulent vivre avec des arbres, ces compagnons des âges sans histoire. Des millions ! Ils y vont, ils s'élancent, ils arrivent. Ils sont maintenant des millions ensemble à considérer leur rêve assassiné ! La nature fond sous leurs pas ; des maisons l'occupent, avec des routes, des gares et des épiceries.

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Ces maisons sont des millions. Ce sont les cités-jardins (R), création de la fin du dix-neuvième siècle, approuvée, favorisée, sanctifiée par le capitalisme. Les cités-jardins, écluses du grand torrent des rancœurs accumulées. De cette foule gigantesque, de ces montagnes de vindictes et de revendications, on a fait de la poussière dispersée aux quatre vents des cieux, de la cendre inerte : de la poussière d'hommes. Le statut social égoïste et partial en a eu sa vie prolongée.

Au bout des cités-jardins désarticulées, le rêve déçu. Quand les hommes y arrivent à 8 heures du soir, ils ont les bras et la tête cassés. Ils se taisent et sont terrés.

On a parfaitement bien détruit toute force collective — cette admirable puissance d'action, ce levier d'enthousiasme, ce créateur de civisme. Aplatie, assoupie, avachie, la société vit. Les fomentateurs des cités-jardins, et les responsables de la désarticulation des villes ont proclamé bien haut : « Philanthropie d'abord : à chacun son petit jardin, sa petite maison, sa liberté assurée. » Mensonge et abus de confiance ! La journée n'a que vingt-quatre heures. Cette journée est déficiente. Elle recommence demain, toute la vie. Toute la vie est pourrie par une dénaturalisation du phénomène urbain.

Je dessine à nouveau le contour de la région urbaine (fig. 3). Je place à nouveau la cité (M). Dans ces vingt-quatre heures solaires, tout doit être accompli : le mouvement furieux de ces millions d'êtres dans le cercle de leur enfer. On créa, je l'ai dit, les T.C.R.P. ou T.C.R.X. — les Transports en Commun de la Région P ou de la Région X D'abord des chemins de fer (S) ; vie dans les trains : gare, wagon, gare. Puis les métros (U) ; puis les routes (Y) — les routes pour les tramways, les autobus et les automobiles, les vélos et les piétons. Voulez-vous réfléchir à ceci : la route passe devant la porte de chacune des maisons de la prodigieuse, fantastique, folle région urbaine ! Voulez-vous, en regardant au dedans de vous, prendre conscience du réseau fabuleux des routes de la région urbaine.

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Entrons maintenant dans l'une des maisons de l'innombrable région. Chez vous, en Amérique par exemple, infiniment plus et mieux que chez nous, voici le confort : lumière électique, gaz de cuisine, eau sur l'évier et les lavabos, téléphone. Les canalisations viennent toutes jusqu'ici. Les canalisations, sous terre, occupent l'innombrable région, en un réseau qu'il faut s'efforcer d'imaginer. Un réseau — sur cent kilomètres de diamètre — qui est l'immensité même.

Très bien !

Qui paie cela ?

Cette fois-ci, la question est posée. Qui paie cela ?

Vous me répondrez d'abord : — « Mais c'est précisément le travail des temps modernes, le programme même de nos industries et de nos entreprises. C'est l'abondance. »

Froidement je dis : Tout cela est pour faire du vent et rien de plus. Cela n'apporte rien à qui que ce soit, puisque cette liberté passionnément recherchée, cette nature à l'assaut de laquelle vous êtes tous partis, ne sont que vent et illusions — désastre de la journée inachevée de vingt-quatre heures.

Qui le paye ? L'État ! Où prend-il l'argent ? Dans vos poches. Ce sont les impôts écrasants et dissimulés, ce sont les reprises indirectes sur tout ce que vous consommez : épicerie, chaussures, transports, théâtre et cinéma. Pourquoi, nous de France, payons-nous à Paris le litre d'essence 2 fr 10, alors qu'il revient à 25 centimes, débarqué à quai au Havre - tout ayant été soldé : l'extraction dans la mine, le raffinage, l'administration et les dividendes aux actionnaires. 2 fr 10 ! J'ai compris !

J'ai compris que le gigantesque gaspillage américain ou européen — la désorganisation du phénomène urbain — constitue l'une des charges les plus écrasantes de la société moderne. Et non pas le programme de son industrie et de son entreprise ! Un plan faux, sur prémisses fallacieuses. La liberté hein ? Sans blague ! L'esclavage des vingt-quatre heures voraces. Voilà !

La conclusion. Je prends une craie noire et, sur le secteur des huit heures de participation à la production nécessaire, j'en couvre la moitié, la moitié en noir — la mort. J'inscris : pour faire du vent. Trains, pullmans, métros, autos, routes, et toutes les canalisations, et les administrations pour cela, et le personnel de l'exploitation, et celui de l'entretien et de la réparation, et l'agent qui lève son bâton blanc, tout ça c'est le gaspillage stupide des temps modernes. Vous payez, nous payons chaque jour pour cela, par quatre heures de travail inutile. Vos statisticiens nous disent : « Le gouvernement de l'U.S.A. prélève le 54 pour 100 du fruit du travail général. » Tel est le fait.

Le dollar n'a plus d'auréole. Il n'y a plus de flots d'or U.S.A. Après les lendemains tragiques de l'euphorie des fournitures de guerre, les Américains, en tâtonnant, cherchent à devenir réalistes ; où donc est le vice du système, où est le chemin nouveau ? Ils sont devenus durs, luttant pour arracher quatre sous au gaspillage ; quatre sous pour vivre !

La production utile à la société, c'est la chaussure, le vêtement, le ravitaillement solide et liquide, le logis (l'abri en général), les livres, le cinéma, le théâtre, l'œuvre d'art. Le reste n'est que vent : ouragan sur le monde — le grand gaspillage.

Le verdict est prononcé. Faisons la proposition constructive, fixons le programme même des temps nouveaux : reconstruction des régions urbaines, vitalisation des campagnes.

Je dessine, à même échelle (fig. 4), la ville des temps modernes. Elle n'a pas de banlieue. Les techniques modernes permettent de gagner en hauteur, ce que l'on perdait en étendue. La ville est ramassée, brève. La question des transports est résolue d'elle-même. On retrouve ses pieds. À raison d'immeubles de cinquante mètres de haut, nous pouvons loger 1 000 habitants à l'hectare français, une super-densité. Les immeubles ne couvrent que le 12 pour 100 du sol ; les 88 restant sont des parcs ; le sport s'y installe : le sport est au pied des maisons. En bordure, la ville est à pic sur les champs de blé, les prairies ou les vergers. La campagne est autour ; elle est entrée dans la ville faisant une « ville verte » (K). La ville est classée dans ses fonctions diverses. La campagne est autour (L). Les autos — le un et demi million d'autos quotidiennes de New York — c'est précisément la maladie, le cancer. L'auto sera précieuse au week-end ou chaque jour même pour foncer dans les tendres verdures de la nature, à deux pas.

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Je finis ; je dessine un nouveau cercle des vingt-quatre heures solaires. Huit heures de sommeil (A) ; une demi-heure de transport (B) ; quatre heures de travail productif, participation nécessaire et suffisante à la production ; les machines leur miracle (C) ; une demi-heure de transport (D). Et voici onze heures de loisirs quotidiens.

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Le grand gaspillage américain m'a permis d'aller au fond même de l'aventure du temps présent, d'y voir plus clair qu'en Europe où la maladie est semblable. Je vois clair. Je comprends.

Ces deux disques représentatifs de la journée solaire expriment purement et simplement le passé et l'avenir.

Ces onze heures de loisir, j'ai bien envie de leur donner un autre qualificatif : la véritable journée de travail de la civilisation machiniste. Travail désintéressé, sans profit, don de soi ; entretien du corps — splendeur du corps ; moral solide ; éthique. Occupations individuelles libres. Libre participation des individus à des entreprises ou des jeux collectifs. Société actionnée en tous ses moteurs : l'individuel et le collectif en cette mesure juste et proportionnée qui est le jeu même de la nature — la tension entre deux pôles. La masse est entre deux pôles ; un pôle à lui seul, tend à zéro ; les extrêmes tuent la vie ; la vie coule au milieu, dans le juste milieu. L'équilibre n'est pas le sommeil, l'ankylose, la léthargie ou la mort. L'équilibre, c'est le lieu de conjugaison de toutes les forces. Unanimité.

Voici comment l'urbaniste peut lire dans le destin des sociétés, aujourd'hui.

***

Sur de telles bases individuelles, j'ai pu, en U.S.A., proposer à mes auditoires la grande réforme de leurs villes : réorganisation de l'équipement des pays, en faveur des hommes. C'est, du même coup, le programme des grands travaux et par jeu de conséquence, salut de l'industrie qu'il s'agit de diriger vers des buts féconds.

Telle se dessine l'aventure.

Il faut donc jeter le monde dans l'aventure !

Jeter les gens dans l'aventure !... Les esprits forts peuvent désirer jouer le jeu. Mais les autres ? Ils frémiront de tous leurs membres.

Alors, que les esprits forts inventent la catapulte à projeter tout dans l'aventure. Tout sera nouveau. Les gens à l'eau ! Il faudra bien qu'ils nagent ; ils nageront ; et qu'ils s'en sortent et qu'ainsi ils gagnent le nouveau rivage.

Au retour, mon compagnon de table, sur le La Fayette me disait : « Évidemment, si les constructeurs des cathédrales surgissaient du lointain des âges, dans le Paris moderne, ils pourraient bien s'exclamer : « Quoi, avec vos aciers divers — doux, durs, chromés ou autres, vos ciments Portland artificiels ou vos ciments électriques, avec vos machines élévatrices, perforatrices, excavatrices, transbordeuses, avec vos calculs, votre science de la physique, de la chimie, de la statique, de la dynamique, mais, sacrés dieux ! vous n'avez rien fait de digne et d'humain ! Vous ne faites rien qui illumine autour de vous ! Nous, avec des cailloux, taillés patiemment et ajustés sans ciment l'un contre l'autre, nous avons fait les cathédrales ! »

J'ai dîné et passé quatre heures de tête-à-tête avec M. Berlee chez un ami commun, l'un des espoirs de l'architecture américaine. Nous avions convenu de consacrer cette rencontre aux problèmes présents de l'urbanisme. M. Berlee est l'un des cinq du « New Deal », ces professeurs d'élite détachés de toutes contingences politiques qui ont les premiers, après l'effondrement économique de l'U.S.A., proposé les grands remèdes ; les cinq doigts de la main de Roosevelt ; les « Technocrates » ! D'autres hommes pour d'autres architectes sont venus ensuite. Toutefois, M. Berlee est demeuré attaché à la personne de Roosevelt, assurant la liaison entre Washington et la gestion financière de la ville de New York.

J'ai précisé ma situation : je n'ai jusqu'ici jamais fait de politique ; je suis un artisan. Je fais des plans. L'attitude d'un inventeur n'est pas celle d'un homme de politique. L'inventeur s'absorbe dans la recherche de la raison des choses et dans celle des rapports des hommes avec leur milieu. Son destin : découvrir, savoir et créer. Chercher, et par conséquent, douter. Perfectionner, et par conséquent modifier. L'homme de politique, lui, se renseigne, choisit et met à exécution. Il met en œuvre d'autres vertus. Il participe d'une équation beaucoup plus brève que celle d'un inventeur. Ainsi ai-je parcouru une grande partie du monde. J'ai vu des hommes dans l'U.R.S.S., en Allemagne, en Italie, en U.S.A. et partout ailleurs dans les pays aux mouvements plus tranquilles. J'ai pu mesurer que la plus gigantesque entreprise du monde, l'U.S.A., n'a pas de plan technique sain et pas de certitude éthique. Le verdict m'est venu par l'architecture et l'urbanisme. À nous autres d'y regarder de près, d'en faire la preuve et, après mûrs examens, de proposer aux chefs des plans.

Depuis longtemps, j'ai eu maintes occasions de rencontrer des chefs. Savez-vous ce qui me laisse béant ? C'est de voir — j'en juge toujours au travers des choses de mon métier — l'inconsistance, de leur information, l'incertitude de leur conviction, la déficience tragique de leur décision. Où est donc, en eux, la chose en question ? Où résonne-t-elle ? À peine ébauchée, son aspect fait diverses facettes extérieures qui sont comme les miroirs de l'opinion. On ne décide pas des faits objectifs eux-mêmes, dans la ligne de leur course et de leur devenir ; on décide pour « éviter les histoires », pour « jouer une bonne blague » à X..., du camp adverse, pour faire plaisir à des proches ou à sa cour. Mais des mesures ? C'est-à-dire des choses taillées dans la réalité de la matière et des événements ? On n'en prend pas ! Elles vous feraient chasser ! Qu'on soit maire d'une ville, député au Parlement, ministre ou parfois commissaire du peuple, c'est une porte de sortie que l'on cherche — honorable — mais pas une avenue, artère, que l'on défonce, que l'on défriche, qu'on aménage —, une voie qui conduit aux temps nouveaux. Le quantum de courage est proportionné à une juste nécessité de n'être « pas foutu à la porte ». L'U.R.S.S. avait créé un vocable admirable : « La ligne générale... » « C'est dans la ligne générale !... » « Ce n'est pas dans la ligne générale... » Les hommes ont été au-dessous de l'idéal ; ils sont tombés bas en certaines circonstances. En architecture et en urbanisme, par exemple, on s'est laissé enliser, étouffer dans les plus perfides et abominables sables mouvants. Désastre, trahison, soufflet donné à l'élite universelle sympathisante. Pour nous réconforter, nous nous disons : « Une petite fièvre de croissance. Ça passera ! » En attendant, elle est grosse, la petite fièvre !

M. Berlee, avidement, me dit : « Expliquez, expliquez ! » Je développe des thèses de « ville radieuse ». Avec des crayons, je précise par des graphiques. La thèse est pure, étudiée depuis quinze années. À chaque instant, mon interlocuteur est ravi, puis tombe dans l'énervement ; il suit la ligne ferme du raisonnement ; il aperçoit avec moi ces éventails qui s'ouvrent au carrefour de l'idée, sur l'afflux des conséquences. Il est si sincère cet homme, si sérieux, si plein du sentiment de sa responsabilité qu'il réagit de tous ses nerfs. Je suis sereinement installé dans mon système pur et vrai, Mais lui, sa tête fourmille d'ordres donnés, d'ordres à donner demain matin, de décisions terribles à prendre dans un mois, dans six mois ; chacun de ses gestes déplace des usages, des capitaux énormes, enrichissant les uns, ruinant les autres. Situation périlleuse et inextricable ! Je les connais ces chefs ! Ils sont tous dans l'inextricable ! Il m'arrête : « Pardon, pardon, mais si je faisais ce que vous dites, eh bien, demain... » etc.

— « Cher M. Berlee, convenez-en, vous faites en ce moment de la politique. Votre argument n'est que politique. Or je vous parle du plan, de l'idée maîtresse, de sa trajectoire, de sa direction. Vous êtes l'artilleur qui mettez le feu au cano à la minute utile, mais le plan c'est l'objectif même du tir. Il faut savoir d'abord où vous tirez. Mettre le feu ensuite. » — « C'est vrai. Notre vie est atroce ; nous sommes dans le halètement d'une bête sauvage. » — « Une page tourne ; l'humanité quitte une civilisation, s'engage dans la civiliSation machiniste. C'est une révolution et non pas une évolution ; c'est un déménagement tout de suite et un emménageþñent demain. Le « jour le jour » ne suffit plus. Il accable de son incohérence. Voyez : vos villes américaines sont en état de maladie mortelle. Votre assiette sociale est perturbée par l'effet de la dénaturalisation progressive et enfin catastrophique du phénomène urbain. Vos industries, pendant l'euphorie de la prosperity (artificielle), ont fabriqué les pires sottises. Le gaspillage de l'U.S.A. est écrasant : une agitation insensée, stérile. Les dollars passent en tornades, ils n'entrent plus dans les poches — c'est-à-dire l'estomac, l'esprit ou le cœur des gens. Il a fallu tout arrêter, que tout s'arrête ! M. Roosevelt s'efforce avec une énergie admirable de refouler les fourriers de la mort ; il met en route, sur tout le pays, des travaux gigantesques ; pour vaincre les taudis, il faut construire des quartiers de villes neufs, à raison d'immeubles de quatre étages. Le retard au programme du logis en U.S.A. est de cinq millions de logis. Eh bien ! si les villes de l'U.S.A. se reconstruisent sur la base de quatre étages, elles seront perdues. C'est une faute essentielle, fondamentale. Je vous le dis, moi, architecte et urbaniste. On a vu que les cités-jardins en étendue étaient une folie ; on a mesuré que les gratte-ciel de New York et de Chicago avaient tué la circulation. On décide, avec quelle précipitation ! qu'à raison de quatre étages tout rentrera dans l'ordre. Je dis qu'à raison de quatre étages, les autos ne pourront pas circuler et que les loisirs imminents de la civilisation machiniste ne trouveront rien, absolument rien pour s'y développer : ni lieux, ni locaux. Et que construire, à raison de quatre étages, est une régression désespérante. Et qu'un tel dogme venu de si haut est une erreur dramatique. A la minute même de la grande métamorphose de la société moderne, l'autorité mal renseignée prend des décisions contre la nature même de l'événement. C'est angoissant. »

M. Berlee a voulu m'envoyer à Washington parler à M. Roosevelt. Or la période électorale commençait en U.S.A. Une année de luttes formidables s'ouvre et l'incertitude est au bout de la partie. Il n'était pas séant d'aller déranger M. Roosevelt en un temps si agité. Le plan de rééquipement de la société machiniste réclame un examen minutieux, des méditations, des conclusions — si révolutionnaires soient-elles.

Ma petite expérience des hommes de gouvernement, c'est qu'ils ne sont pas renseignés. Ils n'ont pas le temps de s'informer et de méditer.

Si l'un parmi eux, un seul, avait le goût de cette chose, le génie de cette chose — qu'il soit en quelque sorte le Colbert d'aujourd'hui — je prétends que cela suffirait. Un homme renseigné, affermi par la conviction, passioné, enfonce les obstacles. Il éclairerait ses collègues, il les entraînerait à la suite de sa persuasion. Question d'amour. Voilà ! Aimer de tout son être une grande idée constructive et avoir la liberté d'esprit et le détachement des points d'appui faciles, savoir créer, regarder devant, échafauder demain. Et que ceux qui regardent derrière soient pétrifiés en statues de sel, comme une fois déjà à Sodome !

***

Encore un de nos propos de table du La Fayette : nous étions les plus disparates des êtres et les plus francs amis. Un maître de la chirurgie, précis et téméraire (extraordinairement téméraire, paraît-il) et imbu d'une forte et implacable morale — un Canadien. Le second, grand industriel, se disant bourgeois en toutes ses réactions, mais que j'observe accessible à toutes les imaginations ayant pour squelette la raison et pour but l'altruisme, Français catholique pratiquant ; le troisième, architecte et urbaniste, qu'on écrase parfois définitivement ou qu'on exalte tout à coup en lui disant : poète !

Nous parlons de l'U.R.S.S. Mes compagnons n'ont rien qui les incline vers les expériences soviétiques. Nous admettons, que, tous rapports gardés, rien ne peut être « neuf », malgré les fruits éblouissants des techniques modernes. Que tout n'est que conséquences inéluctables. Mais — et c'est ici que notre méditation prend un sens : le premier est choqué par l'U.R.S.S., le second ne se sent nullement attiré, le troisième, y ayant été plusieurs fois, raconte ce qu'il a ressenti. La conclusion jaillit spontanée et unanime et elle est la totale, utile et seule véritable : Rien ne peut être neuf, sauf ceci qui est tout : un signe + régit cette société de l'U.R.S.S. et non plus un signe -.

Ce qu'il faut à nos sociétés déprimées et putréfiées par l'effet de l'argent, c'est inscrire au fond du cœur de chacun le signe +. Cela suffit, cela est tout. C'est l'espoir. L'espoir suffit å faire les journées radieuses. Telle est la conquête qu'il nous reste à faire.

Déjeuner avec M. Harold Fowler, sous-préfet de police de New York, au Police Headquarter, Centerstreet.

— Eh bien, M. le sous-préfet, c'est vous qui portez sur vos épaules la charge la plus lourde de New York : la police de la ville, le conflit insoluble de la circulation, l'hygiène.

— M. le préfet préside aux réceptions de l'Hôtel de Ville, tandis qu'en nos bureaux c'est le défilé de la horde hirsute des douleurs de la ville.

— Un million et demi d'automobiles chaque jour dans la ville et vos rues tracées sur le pas du cheval. Soyez assez gentil pour me passer le menu. Je voudrais vous y dessiner, au dos, la seule solution possible à l'aménagement de la circulation automobile dans les villes modernes :

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Si l'on continue à construire des immeubles lucratifs sur la base d'un escalier central, desservant deux appartements (ou même quatre) par palier, le nombre d'habitants logés est trop faible. Les portes des maisons sont trop nombreuses ; et comme l'auto a pour mission de conduire aux portes des maisons, la chaussée se tracera, de porte en porte, à perdre haleine, au pied des maisons. Les maisons seront sur la chaussée, cantonnée de deux trottoirs. Et l'aventure du piéton sera soudée à celle de l'auto : autos et piétons seront dans le même lit : du quatre kilomètres à l'heure et du cent à l'heure, pêle-mêle. La folie furieuse d'aujourd'hui.

Il faut séparer le sort du piéton de celui de l'auto. Tel est le problème.

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Construisons donc des immeubles contenant 2500 à 3000 habitants. Ascenseurs de jour et de nuit et « rues intérieures », Une telle agglomération représente une « unité d'habitation ». Pour elle, on peut dès lors aménager les « services communs » qui sont la clef de la nouvelle économie domestique.

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Si trois mille habitants entrent par une porte, la prochaine porte sera très éloignée. Et ainsi de suite. La solution est là ! Devant la porte de la maison, s'étend l'autoport pour l'arrivée, le départ et le stationnement des voitures. L'autoport est relié par une branche à la plus proche autostrade. Autoports et autostrades sont au-dessus du sol, à cinq mètres. L'immeuble lui aussi est à cinq mètres au-dessus du sol, sur ses pilotis. Plus rien désormais n'encombre le sol ; c'est ce sol total qui est mis à la disposition des piétons 100 pour 100 du sol aux piétons, les autos en l'air ; séparation du piéton et de l'auto. Le piéton en toute quiétude à quatre kilomètres à l'heure, l'auto libre à toute allure, cent ou cent cinquante kilomètres à l'heure...

Un principe reste à mettre en valeur : la nécessité d'atteindre à une densité suffisante des agglomérations urbaines.

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La folie — nous y sommes — est de répondre au phénomène naturel de rassemblement qu'implique la ville, par définition même, par des densités de villages ou de bourgades : 150, 300, 500 habitants à l'hectare français. C'est le « grand gaspillage ».

J'ai admis une super-densité de 1 000 personnes à l'hectare. 12 pour 100 du sol est bâti, 88 pour 100 est libre pour des parcs où se pratiqueront les sports, l'une des clefs du problème des loisirs imminents...

Et voici la ville réorganisée dans son état cellulaire normal et harmonieux, la ville au service des hommes. Disparition de la ville épouvante...

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— Mais alors, il faut démolir les villes ?...

— Cher monsieur, je vais vous dessiner les deux métamorphoses déjà accomplies par New York et la troisième qu'il reste à accomplir pour le salut de la ville.

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Jusqu'en 1900, ville de toujours et de partout, avant les vitesses mécaniques. Jusqu'en 1935, la surgie de l'événement moderne : la conquête de la hauteur. Les gratte-ciel sont trop petits et les maisonnettes sont demeurés au pied des gratte-ciel. Événement moderne sur régime cardiaque pré-machiniste. C'est l'agonie d'aujourd'hui.

La troisième métamorphose, implique précisément le programme des grands travaux sages, sur plan juste, à l'échelle des temps modernes.

Ce cher M. Harold Fowler, sous-préfet de la ville de New York, m'a regardé avec des yeux admiratifs et un petit peu narquois. C'est un homme franc  ; on s'est serré la main avec confiance. Il est retourné dans son Headquarter tenir tête aux gangsters, à la tuberculose, aux écrasements, aux embouteillages et à la horde sauvage des intérêts d'argent. Le lendemain j'embarquais sur La Fayette vers Paris, la ville au gai toit de ciel, où la maladie est la même qu'à New York et où l'incertitude est peut-être plus noire encore, puisque la plupart de nos édiles ignorent Manhattan, catastrophe féerique, mais laboratoire des temps nouveaux.

New York, décembre 1935.

« Cher monsieur Stowel, voici l'article demandé pour votre revue American Architect, mars 1936. Écrit à New York même, il reflète vivement les grandes impressions et les grandes certitudes que j'ai ressenties et acquises dans ce premier voyage en U.S.A. »

Je l'ai dit à la radio, trois jours après mon arrivée : De la Quarantaine, la ville m'est apparue, dans la brume matinale, comme la cité promise — lointaine, d'azur et de nacre, avec ses flèches projetées vers le ciel. Voici la Terre des Temps Nouveaux et voici la ville fantastique et mystique : le temple du Nouveau Monde ! Puis le bateau est arrivé au large de Wall Street, il a longé les docks  ; je me suis écrié : « Quelle brutalité et quelle sauvagerie ! » Mais tant de force explosant ici dans la géométrie dure des prismes échevelés, n'était pas pour me déplaire. Venant de France, en cette plate fin d'année 1935, j'ai eu confiance.

J'ai vu les gratte-ciel, spectacle que les Américains ont cessé de considérer et auquel, après six semaines, je me suis, comme chacun, passivement accoutumé. Trois cents mètres de haut, est un événement architectural  ; c'est dans l'ordre des sensations psycho-physiologique, quelque chose d'important. On a ça dans le cou et dans l'estomac. Une chose belle en soi.

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Pourtant la raison s'inquiète. J'ai dit « Les gratte-ciel de New York sont trop petits. » Et le New York Herald en a fait un gros titre. Je me suis expliqué. Les gratte-ciel de New York sont romantiques : un geste d'orgueil, qui compte du reste. C'est encore une preuve : celle qu'on peut élever des bâtiments de trois cents mètres et y faire circuler, admirablement, jusqu'en haut, des foules. Mais ils ont tué la rue et ils ont rendu la ville folle. Ils sont déraisonnables du bas en haut et la faute en est à un règlement de voirie qui est un contresens étonnant : on s'inquiète que l'autorité ait pu souscrire à de tels postulats et légiférer dessus. Le dernier gratte-ciel toutefois a cherché à s'évader de l'erreur et il annonce le futur gratté-gel : le gratte-ciel rationnel. Alors nous ne serons plus gênés dans la contemplation de ce phénomène neuf de l'architecture et nous l'emploierons pour faire, dans New York, de l'ordre, de la raison et de la splendeur.

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La violence est dans la ville. Reconnaissons tout d'abord, et retenons-en la leçon, que le principe du tracé des rues est clair, utile, simple, vrai, humain et excellent. On s'oriente admirablement à New York et Manhattan a été bien découpé. Au temps du cheval ! Le temps de l'auto est venu  ; il est là avec sa conséquence tragique : on ne circule plus dans New York !

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Jamais je n'aurais imaginé une distribution si violente, si décisive, si simple et aussi si diversifiée du sol d'une ville. Les huit ou neuf avenues longitudinales répartissent la signification du sol en une gamme accélérée allant de l'atroce au somptueux. Manhattan — cette espèce de sole étalée sur le rocher — ne vaut que sur son épine dorsale ; ses bords sont des slums. À pied, il suffit, en marchant en travers, de vingt minutes pour parcourir ce spectacle de contrastes. Mais comment veut-on que la raison y trouve son compte ? Les bords — la Rivière, l'East River et l'Hudson, sont inaccessibles ! La mer est inaccessible, invisible. En considérant la carte de York ou une vue d'avion, on pense : « C'est certainement la ville la mieux organisée du monde, » Eh bien, toute cette mer et ces vastes rivières ou fleuves sont invisibles et le bienfait de leur beauté, de leur espace, de leur mouvement, de leur lumière adorable sous le soleil, tout cela n'est pour personne ! New York, immense port de mer, est pour les habitants aussi « terrienne » que Moscou ! Et ces terrains admirables destinés, semblerait-il, à recevoir d'immenses habitations aux fenêtres toutes ouvertes sur l'espace, ces terrains sont désolants : ce sont les slums ! Par une opération municipale bien guidée, une valorisation de ces régions serait facile et le bénéfice permettrait de s'occuper de la ville même qui est dans la violence et dans l'anarchie. Ce qui stupéfie l'étranger, c'est lorsqu'on lui dit que Manhattan, hérissé de gratte-ciel, a une moyenne de 4 et demi étages sur tout son territoire. Vous entendez : 4 et demi étages ? Mais c'est l'élément statistique impératif et révélateur qui permet de tout espérer d'un plan réformateur qui mettrait l'ordre dans la ville.

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Le gratte-ciel n'est ici que négatif : il tue la rue et la ville, il a détruit la circulation. Mais de plus il est anthropophage : il suce autour de lui des quartiers entiers ; il les vide et il les ruine. Voici encore l'apparition de solutions salvatrices pour l'urbanisation de la ville. Le gratte-ciel est trop petit et il détruit tout. Faites-le plus grand, vrai et utile : il restituera un sol immense, il paiera les propriétés ruinées, il donnera la verdure dans la ville et la circulation impeccable : tout le sol aux piétons dans les parcs et les autos, en l'air, sur des passerelles, de rares passerelles à sens unique et encaissant du 150 kilomètres à l'heure et allant... tout simplement d'un gratte-ciel à l'autre. Pour cela il faut des mesures synthétiues ; pas de salut sans elles ! Il faudra bien qu'on y pense un jour, par l'organisation de coopératives ou de syndicats fonciers, ou par la mesure administrative, forte et paternelle (avec toute l'énergie du père de famille qui sait ce que les enfants doivent faire).

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Entre les gratte-ciel actuels se tassent les immeubles ou les maisons petites ou grandes. Plutôt petites. Que font de si petites maisons dans Manhattan dramatique ? Je n'y comprends rien. Cela échappe au raisonnement. C'est un fait, rien de plus, comme sont un fait aussi les décombres après un tremblement de terre ou un bombardement.

Central Park est une autre leçon. Voyez comment les grands hôtels et les grands « apartment-houses » sont venus normalement, spontanément y ouvrir leurs fenêtres, aux bienfaits de l'espace. Mais Central Park est trop grand et c'est un trou au milieu des maisons. C'est une leçon. On traverse Central Park comme un no man's land. La verdure, et l'espace surtout de Central Park devraient être sur tout Manhattan distribués et multipliés.

New York a 4 et demi étages de moyenne. Avec seize étages seulement, elle reconquerrait les trois quarts de son sol : Central Park à la disposition de tous, parcs au pied des maisons, sport au pied des maisons. Et les maisons en ville et non pas en Connecticut ! Mais ceci est une autre histoire.

C'est l'histoire du New-Yorkais dans sa poursuite folle des paradis imaginaires.

C'est la grande histoire d'U.S.A. et il vaut la peine qu'on s'y arrête. Dès lors, c'est de New York et de Chicago qu'on parle et de toutes les villes petites ou grandes qui explosent partout sur le territoire, sur le même schéma et dans le même désordre et qui seront un jour — qui sait ? — d'autres New York et d'autres Chicago.

Pour bien parler de ceci, reconnaissons d'abord que Chicago possède un rivage et des « drives » éblouissants avec de splendides « apartment-houses » ouverts sur le lac et les parcs ; que New York a de belles maisons d'appartements par-ci, par-là, et des villas ravissantes dans une lointaine et peu accessible banlieue.

Que ces appartements et ces villas sont habités par ceux « qui ont quelque chose à dire » et que ceux-ci — en gros — ayant sauvé leur jeu (celui de leur famille) trouvent que les choses ne vont pas si mal. Moi, je pense beaucoup aux foules qui sont dans les métros et rentrent le soir dans les logis sans paradis. Des millions d'êtres voués à une vie sans espoir, sans reposoir — sans ciel, sans soleil, sans verdure.

Au nom de ces foules, je peux dire que les choses ne vont pas du tout ! Mais ces foules, pour l'instant, n'ont rien à dire. Jusqu'à quand ?

Derrière les « drives » de Chicago, il y a les « slums », tout de suite derrière, à deux doigts. Et quel slums ! Une immensité, un monde !

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Essayons de percer à jour l'illusion des banlieues des villes américaines.

Manhattan est une ville si hostile aux besoins les plus fondamentaux du cœur humain, que le rêve de l'évasion s'incruste en chaque cœur. Partir ! Ne pas dissiper sa vie, celle de sa famille, dans cette dureté implacable. Ouvrir les yeux sur un coin de ciel, vivre près d'un arbre, au bord d'une pelouse. Et fuir à jamais le bruit, le tumulte de la cité.

Ce rêve innombrable s'est matérialisé. Des millions d'habitants sont ainsi partis vers la campagne chimérique. Y allant, s'y installant, ils ont tué la campagne. C'est la banlieue, cette région immense si loin étendue autour de la ville. Il n'ést demeuré que le rêve, le rêve désespéré d'être libre, au moins maître de son destin.

Ceci représente quotidiennement des heures de métro, de bus ou de pullman. Et la privation de toute vie collective — cette sève de nation. Et ceci n'est plus qu'une vie de faible liberté, porte à porte avec le voisin, fenêtre contre fenêtre, la route devant la porte, le ciel coupé par les toits d'alentour et le peu d'arbres qui restent après tout cela. (Je continue à parler ici de ceux qui n'ont pas pu sortir leur épingle du jeu, je parle de la masse, de l'immense masse qui fait l'immense agglomération de New York ou de Chicago.)

Dans mes conférences en U.S.A., j'ai cherché à faire comprendre que là était le mortel gaspillage américain pavé par un nouvel esclavage inconscient. Ces heures perdues à gagner les innombrables lieux de la dispersion ne sont rien à côté des heures quotidiennes perdues par chacun en plus du vrai travail productif, pour payer cette mésaventure ! Car les gigantesques banlieues, maison par maison, absorbent le fabuleux, l'inextricable réseau des chemins de fer, des routes, des canalisations d'eau, de gaz, d'électricité, de téléphone. Qui paye cela, je vous le demande ? Nous, vous, chacun et à chaque jour, par le tribut de trois ou quatre heures de travail stérile donné pour payer ces futilités, donné par chacun de vous pour « faire du vent ».

« Faire du vent ! » Pour trouver un arbre rare, un petit coin de ciel, au bord des routes dangereusement fauchées par les automobiles. Alors que vous pouvez avoir beaucoup d'arbres, beaucoup de ciel, un immense espace et pas d'autos, si vous conseiltez à rentrer en ville, dans Manhattan, à la seule condition de faire de Manhattan — territoire immense et bien suffisant —, une « ville radieuse » —, c'est-à-dire une ville vouée aux joies humaines nécessaires et suffisantes.

Car Manhattan est assez grand pour recevoir les millions d'habitants et d'hommes d'affaires et d'employés dans des conditions adorables, si on y met de l'ordre.

L'ordre peut être mis dans Manhattan par la valorisation générale du sol, c'est-à-dire qu'on peut faire de New York la plus harmonieuse ville du monde en faisant gagner de l'argent à ceux qui participeront à cette mesure de sagesse et donner la joie de vivre à ceux qui poursuivent dans l'esclavage des heures stériles, la funeste illusion des cités-jardins.

Les Américains ont prouvé par des travaux significatifs qu'ils sont capables de tout entreprendre lorsque marche la machine à calculer et la machine à finance. Je demande qu'on mette en route la machine à penser, c'est-à-dire que l'on médite sur la maladie à l'état aigu et fatal de New York et de Chicago (etc.) pour en reconnaître le mal vrai et pour en trouver le remède vrai. Les Américains ont fait le tunnel de Hollande et le sky-way qui s'en va au-dessus de la complexité d'une région industrielle — usines, voies ferrées, eau, routes etc. Ils ont fait cette chose de splendeur harmonieuse et sereine qu'est le pont George-Washington sur l'Hudson. Ils ont fait les « Park ways » (prémisses de la ville future) ; ils ont ét conduits à construire l'autostrade surélevée du bord des docks sur l'Hudson.

Autre chose, ils ont fait marcher les ascenseurs, chose que nous ne savons pas faire encore en Europe. Ils ont construit des blocs très vaste d'apartment-houses, si bien organisés qu'ils abritent aux endroits judicieusement choisis la population très aisée.

Voyons alors :

Qu'est donc Manhattan ? Une presqu'île bordée d'eau et d'espace, d'un climat salubre et fort, territoire d'une longueur de 16 kilomètres et d'une largeur de 4 kilomètres (en gros). Superficie 64 kilomètres carrés ou 6400 hectares français. Je sais par des études minutieuses, diverses, multiples, précises qu'il est possible de loger dans des conditions extraordinaires de bien-être et de joie 1 000 habitants à l'hectare français (conditions de Ville Radieuse : 12 pour 100 du sol bâti, 88 pour 100 de parcs de promenades et de sports, séparation définitive du piéton et de l'auto, 100 pour 100 du sol libre aux piétons, sport au pied des maisons (sport quotidien pour tous), espaces immenses devant chaque fenêtre de 600, 1200 pieds et fenêtres recevant toutes le soleil, etc.) je sais qu'il est possible de loger sur Manhattan six millions d'habitants !... Voilà la certitude.

Quand six millions d'habitants seront dans Manhattan, vous pourrez laisser la servitude de vos automobiles, de vos railways déficitaires et vous travaillerez trois ou quatre heures de moins chaque jour parce que vous n'aurez plus à payer le gaspillage des cités-jardins de Long Island, Westchester et Connecticut.

Vos automobiles franchiront à 100 ou 150 à l'heure cette cité organisée et, en deux minutes ou en cinq minutes, elles vous donneront l'appréciation savoureuse d'une vraie campagne libre, spectacle d'arbres et de champs et de ciel étendu partout. Et les routes seront débarrassées de l'obsession des feux verts et rouges qui tuent aujourd'hui le principe même de l'auto qui est d'aller vite ; la route sera libre !

Pour réformer les villes américaines et tout particulièrement Manhattan, il faut d'abord savoir que le lieu de cette réforme existe. C'est Manhattan assez vaste pour contenir 6 millions d'habitants.

Il faut savoir si les conditions existantes sont bonnes pour réaliser le rêve de la liberté individuelle et les bienfaits naturels nécessaires au cœur des hommes : du ciel, du soleil, de l'espace, des arbres. Manhattan possède le plus prodigieux dessin pour matérialiser de tels rêves — des rives immenses et vides (oui, vides ou à peu près). Un centre immense et vide ou stérile, donc disponible, donc accessible à l'argent, entre les gratte-ciel de Wall Street et la 34e rue : un espace gigantesque au cœur de la Cité, un vrai espace pour le quartier de résidence ; la résidence doit occuper le centre de la ville. Là sont les ponts, là sont les métros.

Il faudra regrouper par unités plus grandes les rues actuelles au réseau trop serré. Ce réseau interdit — je le répete : interdit — toute solution à la circulation automobile. C'est facile à faire, si l'on sait qu'il faut le faire.

Les moyens de faire cela ? Mais ils sont dans la ville même, ils sont la vie même de la ville. Manhattan est couvert d'immeubles dont la moyenne générale est de 4 et demi étages. Vous mesurez bien que là est la clef de la solution. Si vous mettez sur Manhattan 1 000 habitants à l'hectare français, vous valorisez de 2, 3 ou 4 fois le sol de Manhattan. Avec ce bénéfice, vous paierez les frais de viabilité : établissement du chemin des piétons et des autostrades. Les moyens sont dans la vie même de la ville : l'Empire State Building a sucé la sève des quartiers d'alentour ; il a ruiné une foule de gens. Le Rockefeller Center a fait de même et il a ruiné l'Empire State à son tour. Cet argent que vous invoquez, que vous cherchez, il est dans les forces mobiles de la ville, dans la nécessité où la ville est de vivre chaque jour et de mieux en mieux. Si le désordre règne dans cette opération de salut de la région new-yorkaise, la ruine s'étendra sauvagement sur beaucoup et le profit diaboliquement sur quelques-uns. Si la mesure est reconnue d'utilité publique — plus que cela : de salut public — l'autorité peut présider à la métamorphose et faire le bien et la richesse de tous sur la base du bon plan. Mais il faut le bon plan, le plan totalitaire symphonique, qui réponde aux besoins collectifs et assure le bonheur individuel : re-formation cellulaire des villes américaines. Ici est le rôle tout-puissant et bienfaisant de l'autorité : l'autorité, père de famille.

Il reste à affirmer ceci : c'est que le logis est l'objet de consommation essentielle, urgente, presque illimitée dans le monde entier et en U.S.A.

New York n'est qu'une ville provisoire dans un grande part de son corps immense. Une ville qui sera remplacée par une autre ville. Mais il faut que tout s'exécute selon les lois et les mesures d'une métamorphose conforme aux besoins de l'époque. Métamorphose. Voilà le mot qui s'est imposé à mon esprit en U.S.A. La croissance a été relativement régulière quoique très accélérée, même précipitée. On s'est contenté des « blocs » de la colonisation du temps du cheval et du temps des petites agglomérations. New York et Chicago dans leurs dimensions présentes sont démesurées, hors mesure, hors des réalités quotidiennes que nous impose la loi cosmique du soleil : la journée de vingt-quatre heures. Il faut ramener les villes américaines (et Paris et Londres, et Berlin et Moscou) à une forme d'organisation qui tienne compte du délai imparti à toutes nos initiatives, à tous nos travaux, à tous nos labeurs : le temps qui s'écoule entre un lever et un coucher de soleil (si vous préférez : entre deux sommeils).

Mais si le logis est l'objet de consommation par excellence en U.S.A., il faut ouvrir les yeux tout à coup sur les réalités et les possibilités du machinisme. En U.S.A. le coefficient du prix de revient de l'automobile par rapport à l'avant-guerre est de — 50. C'est parce qu'on a organisé la production et exploité le miracle des machines. Le coefficient du prix de revient du bâtiment par rapport à l'avant-guerre est de + 210. C'est parce qu'on n'a pas introduit dans cette activité gigantesque, essentielle du pays, le bénéfice des méthodes qui eussent pu vaincre la charge terrible de la main-d'œuvre.

Je dis que les techniques modernes nous affirment que la grande industrie peut s'occuper du bâtiment. Que le logis peut et doit être fait à l'usine — dans les industries actuellement en chômage parce qu'elles n'ont pour programme que la fabrication d'objets de consommation stérile — des objets superflus.

Le logis est indispensable à tous.

Qu'il soit construit en usine.

Qu'on reforme l'état cellulaire des villes pour donner aux nouvelles entreprises les dimensions en masse et en série indispensables à la machine.

Que l'industrie découvre que là est son vrai marché : le « housing ».

Que l'on fasse cesser le gaspillage effrayant des agglomérations dramatiquement et funestement étendues.

Que l'autorité mesure que là est sa grande tâche : le statut urbain de l'U.S.A., producteur du marché de l'industrie et apporteur des joies essentielles pour le cœur et le corps humains.

Et qu'on s'aperçoive des conséquences : trois à quatre heures de travail en moins pour chacun et à chaque jour. Chômage ? Pas du tout ! Libération d'une participation totalement stérile à l'entretien du gaspillage — de l'immense gaspillage des agglomérations américaines. Ces trois ou quatre heures ne rapportaient rien à personne, elles payaient de la folie — du vent.

Alors des loisirs nouveaux. Avec les machines, quatre heures de travail fécond suffisent. Il faut des lieux — locaux et terrains — pour accueillir ces nouveaux loisirs, afin que ceux-ci ne surgissent pas comme une nouvelle convulsion de la société machiniste. Il faut aménager les villes et il faut préparer par l'éducation à ces heures nouvelles libres utiles pour la culture du corps et celle de l'esprit.

Je vois les machines de l'U.S.A. et la prodigieuse organisation de l'industrie américaine. Je vois le plan juste qui fixe le programme de la production essentielle. Je vois cesser l'esclavage de I'U.S.A. — dans les métros, les bus, les pullmans et sur les routes — ces heures quotidiennes perdues à ne rien faire. Je vois s'annuler ces heures quotidiennes exigées pour payer en dehors des produits de licite consommation : chaussures, vêtements, pain, jeux et divertissements — ces dépenses forcenées des villes démesurément étendues. Je vois l'éducation s'emparer de l'esprit, former l'opinion, susciter des désirs, créer une volonté.

Proposition de programme pour une exposition universelle à New York 1939.

Et je vois l'autorité, enfin justement, radicalement, profondément, exactement renseignée sur les possibilités du temps présent (ses techniques et ses besoins), considérer enfin la nécessité d'entreprendre les grands travaux de réformation des villes. Légiférant pour cela, imposant aux égoïsmes trop aigus la nécessité urgente du bien public, coordonnant les puissances de la vie, extrayant de la vitalité même des villes les forces utiles et les conduisant là où elles doivent aller et servir : au service des hommes.

L'homme machiniste, debout sur ses machines, les employant, les faisant produire et réalisant cette impérieuse nécessité de la nouvelle ère du machinisme : le logis humain, le logis radieux, comblé de tous les bienfaits du progrès, de l'organisation et d'un plan simplement soumis aux plus profonds besoins de la nature humaine, soleil, ciel, espace et arbres — joies essentielles.