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LA LEÇON DE LA GONDOLE
L'ART ET LES MASSES CONTEMPORAINES

Dans un livre publié en 1940 Sur les 4 routes L'automobile L'avion Le bateau Le Chemin de fer Comment aménager notre territoire, Le Corbusier explique la gondole :

A Venise, en 1934, délégué aux Entretiens sur l'Art, organisés au Palais Ducal par l'Institut International de Coopération Intellectuelle, j'avais assisté toute une journée à un débat difficile, complexe et paraissant sans issue, sur les contacts possibles de l'art avec les masses ; l'organisateur des Entretiens, vers 17 heures, vint me prendre par l'épaule, me poussa devant le fer à cheval des délégués, m'imposa la parole. J'aime les arts, la peinture et la statuaire ; je peins moi-même, je sens qu'une vague de fond se lève, portant la question sur le vrai terrain :

« Le peuple (1) que l'on veut toujours associer aux manifestations de l'art par une espèce d'enjambement sur lès saisons normales de l'évolution, me paraît destiné non pas à participer toutes les réussites des arts humains, mais à une certaine activité spirituelle nettement déterminable.

(1) Sténogramme de l'intervention, 26 juillet 1934.

« Voyez l'histoire des arts populaires : le peuple, au moyen âge ou à la Renaissance, tenu par ses obligations sociales à venir de temps à autre à la ville ou au château — je parle surtout des paysans — n'était pas préparé à comprendre l'esprit et la règle et la subtile proportion des œuvres majeures ; mais, il y découvrait une floraison qui lui était délectable, se contentant en cela de butiner ou de picorer une série sans ordre d'éléments superficiels. Les martyrisant, les disloquant, les disproportionnant, les amputant avec extravagance, les privant de leurs règles essentielles, il s'en retournait chargé du miel d'autrui. Ce massacre fait, il reconstituait son univers à lui, et en faisait une création intégrale : ainsi apparurent tant de folklores, d'ailleurs savoureux, même admirables. N'espérons donc pas, ne souhaitons pas obtenir l'adhésion unanime quand il s'agit de produits de haute sélection. Ce serait chimère.

« Je crois à une naissance. La naissance d'une nouvelle civilisation machiniste. Après un cycle de cent années, la première étape de l'ère machiniste (1830-1930), faite de conquêtes scientifiques, de perturbations morales fondamentales, je vois s'ouvrir la seconde étape, vouée, celle-ci, à l'harmome, — à l'harmonisation de facteurs nouveaux et révolutionnaires mis en présence des éternels et permanents désirs et besoins de la conscience humaine.

« Combien alors le problème s'étend, combien cette renaissance dont on parle, s'ouvre-t-elle à tous et non plus à une corporation, à une secte, — celle des « artistes ». C'est de la vie qu'il s'agit ici, de la vie même, empoignant les travaux humains et les conduisant par une force invincible et profondément naturelle vers une loi unanime, une attitude unanime, une harmonie totale. La Société entière en est la cause dans son travail, dans sa production immense ; elle en est aussi la destinatrice, dans sa jouissance, sa dégustation des événements élevés de l'esprit, dans sa manifestation d'une éthique et d'une esthétique, dans sa création unanime d'une beauté naturelle et naturellement attachée à chaque objet et non plus aux spécieux travaux d'une secte désorbitée.

« Pour m'expliquer, c'est de Venise que je vous parlerai.

« Venise est une totalité. C'est un phénomène unique, dans sa conservation actuelle, d'harmonie totale, de pureté intégrale et d'unité de civilisation. Il nous est transmis intact pour une raison simple : c'est que Venise est bâtie sur l'eau. L'eau n'ayant pas changé, Venise ne pouvait changer ! Elle est restée entière. Pour Ceux qui essaient de voir à quelle floraison, à quel degré de perfections innombrables un système sain peut conduire l'œuvre humaine, Venise est un exemple décisif.

« Quel est l'homme de génie qui, à un moment donné, eut l'intention de faire d'une bourgade probable, une ville ayant tous les moyens de devenir maîtresse ? Ce fut une grande conception d'urbanisme, une divination. Immédiatement devait intervenir la création de l'outillage. Quel en est le premier ? Le transport. Il est au premier plan des préoccupations vénitiennes, car l'eau est partout, défensive mais aussi paralysante ; et il s'agit de faire se mouvoir et vivre des hommes sur l'eau, nom pas exceptionnellement, mais en mille actes quotidiens. Alors, par un jeu de conséquences si intéressantes au point de vue de l'art — car l'art est la manière de mettre les choses en ordre, à leur place, à leur mesure — par ce jeu de conséquences régulier, la vie se répandit petit à petit sur la lagune. Une ville naît, une population vit, disposant d'un équipement parfait, si exact qu'il demeure efficient jusqu'en cette période présente, où aucune ville du monde n'a pu résister à l'explosion machiniste,

« Je n'arrête pas mon admiration à la considération des palais de Venise. Je regarde Venise dès l'arrivée, au terminus de la voie de fer : l'escalier qui me descend à l'eau ; puis la gondole qui me reçoit. Je commence tout d'abord par être frappé non par le romantisme de la gondole, mais par la découverte de l'impeccable outil qu'est cette création si purement rationnelle. On peut se demander par quel miracle la gondole, depuis que nous entendons parler de Venise, depuis que les peintres et les graveurs nous ont montré la cité, n'a pas changé de forme. N'a-t-elle pas suivi, subi, les évolutions des styles, le gré des modes ? A quelques ornements près, sans importance d'ailleurs, tels que certaines sculptures en méplats qui ne l'embellissent ni ne l'enlaidissent, tels que ces petits morceaux de bronze représentant une chimère ou quelque chose d'analogue et qui ne sont que des détails, l'état biologique de la gondole, —— c'est-à-dire ce merveilleux outil d'équilibre, très semblable à un avion dans sa réalité mécanique, — n'a jamais changé, est demeuré permanent, preuve de l'existence des liens de cause à effet qui sont fondamentaux si l'objet a toujours servi aux besoins humains et si l'échelle humaine a été respectée.

« Nous parlons d'art, de grands peintres, de grands sculpteurs, de l'immixtion véhémente dans notre civilisation blanche des arts précolombiens ; nous entendons parler de l'art nègre des tropiques ou du désert. Il fut très utile que nous nous en soyons occupés ; cela nous a revivifié l'œil et nous permet ici de mesurer avec des yeux frais que l'assemblage des gondoles, des quais d'embarquement et des perches auxquelles on attache les gondoles, présente des spectacles plastiques émouvants, des attitudes équivalant aux plus belles choses de la statuaire recherchée aujourd'hui par des gens désintéressés. On retrouve ici, sur les canaux de Venise, en ces objets évoqués, le « grand art » dénommé « abstrait », — terme d'ailleurs ridicule. Ces gondoles fournissent, par chacun de leurs éléments, par la juxtaposition de leurs formes groupées, des assemblages merveilleusement harmonieux et aigus, aussi émouvants que la grande statuaire.

Si ce que je vous dis vous paraît étonnant, faites-en l'expérience et observez, par exemple, le support de la rame de la gondole ; observez la position du gondolier , notez l'attitude penchée, déversée de la gondole ; cette position est fatale puisque le gondolier n'a qu'une rame et qu'avec une rame seule il faut que la gondole soit en perpétuelle menace de naufrage pour filer droit ; regardez l'emplacement du siège sur l'angle et le contre-poids d'acier altier ; voyez ces choses dans leur attitude plastique : vous êtes en face d'une beauté d'origine toute mécanique. J'emploie ce mot non par snobisme, mais par goût de clarté et de réalité. Observez encore, pour vous combler de ravissement, que l'axe longitudinal de la gondole n'est pas droit : il est courbe ; la gondole est tordue ; elle est tordue parce qu'elle n'a qu'une rame et que pour qu'elle arrive droit au but de sa course il faut qu'elle marche de travers ! Vous êtes en face d'une beauté excitante puisque ses raisons indiscutables sont les réalités mêmes de la physique et de la dynamique, et que son invention plastique vous ravit par une qualité qui n'appartient qu'aux arts majeurs.

« De la gondole, je passe aux petits ports qui la reçoivent, aux porches qui s'ouvrent devant elle dans les maisons, aux ponts que l'on franchit et qui, les uns comme les autres, sont dimensionnés à la stricte échelle humaine et à cet outil de transport. Ces ponts ne sont pas celui du Rialto, qui est peut-être d'une grande beauté — ou peut-être non — : ce sont les innombrables petits ponts qui sont comme l'écrin recevant l'objet ; l'objet : une gondole et un gondolier debout. L'unité règne. Les escaliers sur les marches desquels on débarque offrent des solutions tout aussi mesurées. Etc., etc.

« A Venise, seul endroit du monde moderne, à part certaines campagnes ayant échappé au chemin de fer, on trouve, par la fatalité du plan d'eau, l'harmonieuse intimité que les œuvres humaines peuvent perpétuer lorsque ne surgissent pas de phénomènes révolutionnaires destructeurs.

« De ces phénomènes, non dominés encore, sont intervenus violemment partout ailleurs avec le chemin de fer. J'affirme très nettement que dès que le rail fut posé, une nouvelle civilisation est née, la civilisation machiniste qui a d'abord tout détruit. Elle fomenta aussi des événements spirituels nouveaux apportant les moyens constructifs d'une nouvelle harmonie — une harmonie dont j'aurai à parler — autre que les harmonies antérieures.

« Dans cette Venise équipée si nettement, voyez encore la rue, la rue vénitienne, chose spécifiquement mesurée. Cette rue où nous sommes sur nos pieds, maîtres du sol, rois du terrain ; où nous sommes tranquilles, où nos oreilles sont apaisées, où nos pas peuvent aller à leur fantaisie, sans menace, la rue sans roues ! A Rome, l'autre jour, en public, j'ai revendiqué la dignité du piéton ; j'ai demandé pour les villes du monde, la cessation du scandale des rues modernes sabrées par les voitures, la cessation de la menace de mort dans la rue. Le Vénitien maître du sol de sa ville, piéton souverain. Avez-vous noté l'allégresse paisible, la fierté aussi du Vénitien dans sa calle, dans ses places, sur son grand quai des Esclavons ?

« Rues, piétons et plan d'eau sont dans l'unité émouvante ; nous sommes ici, autour de nos débats, en mesure d'apprécier les plus douces nuances de cet ensemble. Si nous les apprécions, c'est parce que nos yeux sont à 1 m. 60 au-dessus du sol ; c'est là l'outil de toutes nos mesures. Que vaut le gigantesque, à côté, le disproportionné ? A Venise, il n'existe rien de disproportionné. — grâce au plan d'eau.

« Rues de terre et rues d'eau : mesure parfaite. Voici maintenant le logis, autre élément de nos émois. J'admets que, dans le temps présent, ceux qui ont goûté à l'âpre saveur de la vie moderne ne puissent plus habiter cette Venise construite au rythme du pas humain : le mouvement y semble trop lent ; mais si je situe mon point de vue aux temps des vitesses simples, je vois partout la sollicitude qui a déterminé chaque décision lors de la construction des maisons. Je ne parle pas des palais ; que m'importent les palais ! On a construit logis après logis, maison après maison, avec des jardins là où put être réservée une parcelle de ce sol rarissime. Ici encore tout est mesure, proportion et présence humaines. Allez par la ville, dans ses moindres recoins : vous appréciez qu'en cette finalité des entreprises urbaines, on trouve partout de la tendresse.

« Voici enfin pourquoi tout le monde parle de Venise et est fondé à le faire : le troisième facteur d'urbanisme, dominant les problèmes des transports et du logis, c'est l'intervention de l'esprit qui fit des matériaux inertes la ville palpitante ; c'est le civisme ! Il éclate ici, évidemment, comme presque jamais il n'éclata dans la civilisation occidentale. Le civisme a tout décrété dans Venise ; il a éclairé l'urbanisme, il a fait les palais d'utilité commune, la statuaire, la peinture ; il a insufflé la beauté sensible et partout présente aux objets de la vie courante. Je vous ai montré jusqu'où cet art décoratif » (terme pitoyable !) savait aller. Je ne voudrais pas manquer l'occasion de signaler que cet art unanime n'est pas frivole, mais, qu'au contraire, il s'attache aux outils de la vie quotidienne. Lorsqu'il a fait de la gondole le plus pur objet de Venise, il nous autorise à nous rire des plaintes et complaintes dont on nous rebat aujourd'hui les oreilles sur l'uniformisation de la vie moderne. La gondole est un objet standard, bien plus standard encore qu'une automobile. Elle n'a pas changé depuis des siècles et, de ce fait, elle a acquis cette perfection révélée parfois dans les temples grecs ; il n'y avait qu'une sorte de temple ; la force créatrice, ainsi, se concentrait sur un problème de qualité. L'urbanisme (transports et logis) et le civisme vénitiens ont entraîné la population entière à participer à une totalité, — geste enthousiaste et fécond qui était en quelque sorte une cote d'amour donnée à chaque chose.

« Le résultat ? La joie de créer et de participer à un acte collectif. Bénédiction de l'entreprise ! Voyez aujourd'hui, dix ou cinq siècles après l'effort accompli, la foule fière et heureuse de Venise, dans ses rues, sur ses places et sur son grand quai !...

« Quittons Venise et prenons pied dans nos réalités contemporaines.

« Nous sommes en face des premiers fruits d'une civilisation machiniste établie sur la science et le calcul. Le spectacle est inquiétant, effarant, cacophonique. La machine est cause de tous les méfaits. Avant de parler des constructions que peut entreprendre cette nouvelle civilisation, affirmons que, si cette civilisation est indubitablement unifiée par certains traits de caractère universel, il n'en est pas moins fondamental que tout travail humain est soumis à des facteurs essentiels et déterminants auxquels l'homme ne saurait se soustraire : le soleil, avant tout, est maître des hommes. Suivant l'angle sous lequel il éclaire la planète, les hommes sont différents. Puis, la géographie qui est un élément capital et la topographie, influeront sur une part de nos entreprises. Enfin, les races et les coutumes. Ces deux éléments ont une tendance illimitée à se pourvoir de valeurs universelles par les facilités de transport maintenant répandues partout.

« M. Focillon nous a dit (du moins, je l'interprète ainsi) : « — Ce qui pourra peut-être donner à l'art sa direction ou du moins lui faire faire cette volte-face qui est nécessaire, c'est la ville, la construction des villes. » Il a dit très noblement : « La ville avec ses temples et ses palais. » Je dirai à M. Focillon : Je vous en supplie, tenez compte aussi des logis. » — En effet pour moi, une ville est faite d'abord d'habitations ; viennent ensuite les temples et les palais. La disposition relative des objets de notre sollicitude étant ainsi redressée, vous mesurez d'un coup la raison pour laquelle la société contemporaine, dans sa masse, ne s'inquiète nullement d'acquérir un art capable d'assouvir les plus hauts désirs de l'esprit. C'est qu'à un tel couronnement, la base essentielle manque, l'assiette même de la société le logis. Les logis des villes du monde sont trop infects ils ont été sacrifiés au culte du profit ; rien encore n'est apparu qui puisse chasser l'argent, sauf la crise violente actuelle qui nous montrera peut-être sa vanité et l'inutilité d'en poursuivre trop âprement la conquête. C'est d'un redressement de la conscience humaine qu'il s'agit, qui désignera à nos cœurs et à nos esprits des buts vrais, réels, tangibles, accessibles par nos efforts conscients sur nous-même et non plus par la sauvagerie et la cruauté, par l'inconscience de l'argent. Vous ne trouverez pas déraisonnable qu'à la clef du problème de l'art je place la conscience contemporaine. Si d'autres valeurs plus dignes, — les perceptions poétiques de la sensibilité — arrivent à donner à l'humanité non pas un succédané, mais à faire de l'argent le succédané et à mettre avant lui et devant lui, la puissance créatrice, l'événement ainsi conduit et redressé sommera l'autorité responsable de nos destins d'avoir à créer les villes qui seront les outillages de l'époque moderne, — le champ clos dans lequel se manifestera l'esprit de l'époque.

« J'ai participé, en cette matière, à des aventures successives d'urbanisation de grandes capitales, que ce soit Stockholm, Anvers, Moscou, Paris, Buenos-Aires, Alger. Ces villes sont actuellement dans un état d'inconscience, dans l'état de non-connaissance de ce que la civilisation moderne peut leur donner. Il faut les réveiller de leur torpeur, de leur abdication. Et, comme il est bon de doter toutes choses d'une terminologie claire, un mot m'est venu. J'ai dit : « La ville est une œuvre collective qui doit apporter à chaque individu les joies essentielles. » Ces « joies essentielles » ne sont pas difficiles å qualifier.

« Depuis longtemps, « j'ai cassé le morceau » ; j'ai lancé dans un débat confus de styles, de modes ou de snobismes, l'argument massue. J'ai dit : « la maison est une machine habiter ». On m'a voulu battre mille fois pour avoir prononcé cela. Lorsque je dis « habiter », je n'entends pas ne satisfaire qu'à des fonctions matérielles ; je couronne par ceci : « méditer après avoir satisfait aux plus urgentes nécessités. » Or, le logis qui devient ainsi le lieu de la méditation n'y atteindra que par une forme entièrement nouvelle. Ceci entraîne, pour sa réalisation même, un groupement entier de la ville, une refonte de ses chemins de circulation, une invention hardie de ses espaces visuels, la construction nouvelle des logis — et ici j'évoque à nouveau Venise, et plus particulièrement la gondole. Je voudrais qu'arrachant Cette tâche à des corporations défaillantes, le génie moderne s'en empare et fasse de ces moindres choses magnifiques machines semblables en leur efficacité à celles créées par les ingénieurs, mais qui, ici, disciplinées en faveur de nos revendications spirituelles, contiendraient la proportion — la divine proportion — aussi bien que certains travaux notoires jusqu'ici exécutés plus ou moins à la main. Je n'admets le déclassement ni de l'une ni de l'autre, — la main ou la machine ; il n'y à aucune raison pour que la rectitude de la machine soit antagoniste de la beauté.

« On ne conçoit pas assez que l'architecture moderne, événement immense dans la reconstruction d'une société machiniste — pénètre dans tous les événements de la vie, même dans un discours, même dans un livre. Dans tous les objets peut régner — et régnera un jour — cette même unité si, à un moment donné, les courants spirituels sont assez forts pour désigner une ligne de conduite et faire apparaître l'unité de pensée.

« Je conclus : l'art est précisément au fond même de cette grande métamorphose, déjà commencée. En exploitant encore contre toute logique les vieilles formules architecturales (gros murs, etc.) dont nous n'avons plus besoin aujourd'hui, nous ne pourrons pas aborder le problème contemporain des villes. Celui-ci n'est autre que de construire des « intérieurs » dignes de nous redonner la sérénité autant que le goût de l'action ; de nous mettre à l'abri des bruits ou des tumultes ; de faire entrer la lumière solaire à pleins flots (les techniques modernes ont supprimé la façade de pierre perforée de trous ; elles nous apportent la façade de verre du logis et des paysages de ciel et de verdure parfaitement aménageables techniquement et économiquement par l'urbanisme moderne) ; de fixer les dispositions du logis et ses objets (circulation intérieure et équipement) pour un entretien économe, pour des fonctions efficaces et pour une vie pleine de tendresse ; enfin, dans la réalisation de ces buts symphoniques, d'atteindre les prix qui entrent dans le cadre de l'économie contemporaine et qu'il serait fou de dépasser. Le monde n'a jamais été riche et ne peut bâtir, et n'a jamais bâti qu'économiquement. Je sais bien que le XIXe siècle, malgré « les Droits de l'Homme », s'est permis des dépenses somptuaires concentrées sur certains, et qui ne payaient pas que de simples outils destinés à apporter du bonheur. Lorsque la grande industrie, ayant sombré dans la fabrication d'innombrables produits de consommation stérile, retrouvera ses voies véritables : la fabrication de produits de consommation féconde — le logis ——, et qu'elle se consacrera enfin au bâtiment, produisant en usine les innombrables merveilles qui sont sa raison d'être, le résultat sera atteint. Illustrons ces affirmations par un exemple saisissant : l'automobile qui ravit chacun, bien faite et relativement peu coûteuse. Je ne cesse de démontrer que si le pont était jeté entre cette chose miraculeuse qu'est l'automobile et nos logis — urbanisme, architecture et équipement — la société contemporaine posséderait ses logis équitables ; ils seraient sur le plan de la jouissance, aussi beaux, aussi nets, aussi capables de servir et de plaire que l'auto ou l'avion.

« Vous me direz alors : « Que faites-vous de l'art dans tout ceci ? » Venise nous a montré que par son plan d'eau, un outillage prestigieux fut créé. Y a-t-il dans cette Venise, hors l'Académie des Belle Arti, hors les murs ou les plafonds peints du Palais Ducal, hors les Palazzi douteux de la seconde Renaissance, y a-t-il dans Venise en soi, la Venise des calles et des canaux, de l'art ? Vous répondez « oui » avec enthousiasme. Qui a fait cet art ? La foule, tout le monde, tous les corps de métiers, tous les progrès techniques superposés. Chacun, pendant des siècles, a fait Venise, — avant les « grands artistes » de la seconde Renaissance, Venise existerait-elle sans les « grands artistes » évoqués ici ? Oui, certainement, elle existerait entière dans nos cœurs. Ce qu'il nous faut, aujourd'hui, ce sont des gens animés d'assez de foi et d'assez de force de caractère pour persévérer, même dans le néant de ce monde tué par l'argent — dans la préparation des plans nécessaires, en tous domaines. Ces plans, un jour, deviendront le patrimoine de tous. Et le jour où ils seront assez vastes et purs pour qu'on y puisse lire l'unité vers laquelle tend toute la société moderne, l'ouvrier discernera que, dans l'usine, c'est de son propre logis qu'il s'agit. Lorsque, par exemple, s'élèvera quelque part dans le monde, le premier groupe de trois ou quatre mille logis faits avec les mêmes machines qu'il utilise pour faire aujourd'hui les autos des autres, il comprendra que la société a discerné des buts neufs. Alors cette faculté commune interviendra — cette graine oubliée depuis longtemps — qui est l'amour, l'amour de toute l'entreprise des travaux humains. C'est par là que l'art se manifestera, c'est là que l'art éclatera. Je ne vois pas d'autres moyens de motiver l'art que par la manière dont on entreprend tout travail, quel qu'il soit. Et nous ne rechercherons plus alors, en des sessions solennisées comme celle-ci, les moyens par lesquels la foule pourrait être attirée par les modes supérieurs de l'expression lyrique et plastique, — le cubisme, le futurisme, l'expressionnisme, le constructivisme, etc., et tous les « ismes » à intervenir encore. Sur une assiette de ferme et fervente participation l'œuvre commune, les expressions diverses et hiérarchisées de l'art s'étageront en toute régularité. Je crois, quant à moi, aux arts dits « supérieurs » je pense qu'ils ne sont pas accessibles à chacun. Mais je me sens déchiré à la vue du triste spectacle contemporain, celui de la masse entière indifférente, hostile même à ce qu'elle accomplit. Je crois à un redressement imminent, à une ère de proche harmonie (1)... »

(1) Extrait des Entretiens sur l'Art. Publié par l'Institut Internationai de Coopération Intellectuelle. Paris, 1935.

La Grèce nous a donné l'exemple d'une harmonie semblable : le moyen âge aussi, et Venise nous en offre encore la vue.

Il n'est vas que Venise pour fournir des leçons de choses vivantes. A Paris, Eiffel a construit la Tour. Ses formes ont été découvertes par Kœchlin au cours d'une leçon d'anatomie dans un amphithéâtre de l'Université de Zurich, dans les fibres osseuses apparues à l'intérieur d'un fémur scié en long — les courbes dites de plus grande résistance, courbes mathématiques. Nous n'avons plus besoin de Vignole. Comment le ministre de l'Éducation Nationale et des Beaux-Arts n'a-t-il point encore interdit Vignole à l'École des Beaux-Arts ? Un professeur de celle-ci me disait « Je suis comme vous, j'aime la discipline ; ainsi ai-je pour règle d'imposer aux débuts de mes élèves la copie : 1° d'un chapiteau dorique parce que c'est simple ; 2° d'un chapiteau ionique parce que c'est plus difficile ; 3° d'un chapiteau corinthien parce que c'est très difficile ! ! ! » La nuit et la léthargie sur l'École !

Pourquoi le ministère n'a-t-il point encore interdit à l'École l'enseignement des 3 ordres, avec leurs trois chapiteaux ? Auguste Perret, ayant laissé là ses études aux Beaux-Arts, clamait vers 1905 : « Je fais du ciment armé », et ses confrères examinèrent si, légalement, il avait le droit d'être architecte.

Freyssinet élevait les hangars d'Orly qui n'ont jamais reçu de dirigeables, mais qui sont entrés dans l'architecture.

Un ingénieur a tracé la coque de « Normandie », gloire mondiale, et l'on ne sait même pas son nom !...

Il reste à faire le Paris d'aujourd'hui ; nous en avons le droit, puisqu'existe le Paris d'hier et que fut fait le Paris d'avant-hier, et les autres encore. L'art est immanent, il naît de la vie, des doigts des hommes, de leurs cerveaux et des machines dont ils ont fait le prolongement prodigieux de leurs membres.

L'industrie moderne n'est pas entrée en jeu, l'industrie avec ses bielles et avec ses ingénieurs. Le mot d'ingénieurs n'est pas loin d'ingénieux. Serait-ce un motif de scandale d'appeler à nous les hommes ingénieux ?